Koinobori : sens et histoire des carpes du 5 mai au Japon

Mât de koinobori avec une manche à air multicolore au sommet, une grande carpe noire, une carpe rouge et une petite carpe noir et blanc sous un ciel bleu
Photo : Beat Blue / Pexels

Fin avril, dans les campagnes japonaises comme au pied des tours de Tokyo, des poissons de tissu se gonflent au vent au bout de longs mâts. Ce sont les koinobori (鯉のぼり), les « carpes qui montent », hissées pour le 5 mai, jour de la fête des enfants. Derrière l’image joyeuse, chaque élément du mât a un sens : la couleur des carpes, la manche à air multicolore au sommet, les petites roues qui claquent dans le vent. Le code des couleurs, lui, a beaucoup changé depuis l’époque d’Edo.

Mât de koinobori avec une manche à air multicolore au sommet, une grande carpe noire, une carpe rouge et une petite carpe noir et blanc sous un ciel bleu
Photo : Beat Blue / Pexels

Une carpe qui devient dragon

Le symbole vient d’un récit chinois rapporté par le Livre des Han postérieurs : au Longmen, la « porte du dragon », une cascade du fleuve Jaune, de nombreux poissons tentent de remonter le courant, mais seule la carpe y parvient, et elle se transforme en dragon. Le récit a donné l’expression tōryūmon (登竜門), qui désigne en japonais encore aujourd’hui l’épreuve décisive ouvrant une carrière, et l’image du koi no takinobori, la carpe qui remonte la cascade.

Hisser une carpe au-dessus de la maison revient donc à souhaiter aux enfants de la vigueur et de la ténacité face aux obstacles.

D’Edo à la fête des enfants : une histoire de classes sociales

Le 5e jour du 5e mois, Tango no sekku, est l’une des cinq fêtes saisonnières (sekku) héritées de Chine. On y utilisait l’iris shōbu contre les maladies de la saison. Comme shōbu se prononce aussi comme le mot qui désigne l’esprit martial (尚武), les familles de guerriers en ont fait une fête des garçons.

Dans l’Edo du XVIIIe et du XIXe siècle, ces maisonnées dressaient devant leur porte des bannières (nobori) et des manches à air ornées de leur emblème familial, le kamon, ou de la figure de Shōki, le chasseur de démons. Selon Nippon.com, les carpes étaient réservées aux citadins, marchands et artisans. Une anecdote rapportée par Wikipédia en japonais raconte d’ailleurs qu’un enfant de marchand réclamait une bannière de samouraï, interdite à son rang. Wikipédia en japonais rapporte la version la plus répandue : un habitant d’Edo aurait remplacé le petit ornement fixé au sommet d’un mât de bannière par une carpe, et l’idée se serait diffusée en grossissant.

Le Tōto saijiki, almanach des fêtes d’Edo publié en 1838, décrit ces carpes de papier comme une coutume propre à la capitale de l’Est. Le Kansai ne les connaissait pas encore. Dans ses Cent vues célèbres d’Edo, en 1857, Hiroshige place une énorme carpe noire au premier plan de la planche « Pont de Suidō et Surugadai ». Le mât est planté au bord de la rivière Kanda, face aux résidences de samouraïs : Nippon.com y lit un clin d’œil narquois au déclin du pouvoir des guerriers.

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Après la guerre, la loi de 1948 sur les jours fériés a fait du 5 mai la Kodomo no hi, la « journée des enfants ». Son objet officiel est de respecter la personnalité des enfants, de veiller à leur bonheur et d’exprimer sa gratitude envers les mères. Le 5 mai fait partie de la Golden Week, la série de jours fériés de fin avril et début mai, et les sites à carpes attirent alors beaucoup de familles. Certaines régions fêtent pourtant encore le Tango selon l’ancien calendrier ou un mois plus tard, le 5 juin.

Lire un mât de koinobori, du sommet vers le bas

Un mât complet se lit de haut en bas, et chaque pièce a son rôle.

  • Le kaitenkyū ou kagodama, boule tournante ou en vannerie au sommet du mât. Il prend la place des branches ou des tissus voyants que l’on plaçait autrefois pour signaler, selon la croyance, la maison aux divinités.
  • Le yaguruma, roue de flèches qui tourne et claque au vent. Le bruit et la flèche sont censés écarter le mal.
  • Le fukinagashi, la manche à air. Sa version classique porte cinq couleurs, bleu, rouge, jaune, blanc et noir, associées aux cinq éléments de la pensée chinoise (bois, feu, terre, métal, eau). Il existe aussi des manches à motifs, avec nuages, dragon ou blason familial.
  • Les carpes, de la plus grande à la plus petite.
Carpes koinobori orange et bleues suspendues à des câbles devant la tour Tokyo Skytree, vue en contre-plongée
Photo : Evgeny Tchebotarev / Pexels

Noir, rouge, bleu : une famille qui a changé avec le temps

Le code des couleurs que l’on présente aujourd’hui comme « traditionnel » s’est construit par étapes.

À l’époque d’Edo, il n’y avait qu’une carpe, la magoi, la carpe noire. La planche de Hiroshige le montre bien. Les carpes colorées d’ornement (nishikigoi) n’étaient pas encore répandues.

De la fin de Meiji aux années 1920, on hisse un couple : la carpe noire figure le père, une carpe rouge, la higoi, le fils. La comptine Koinobori de 1931, celle qui commence par « plus haut que les toits » (yane yori takai), parle de la grande carpe père et des petites carpes enfants. Nippon.com souligne que la mère n’y apparaît pas.

À partir des années 1960 et 1970, les fabricants ajoutent une petite carpe bleue. La rouge devient alors la mère et la bleue l’enfant. Viennent ensuite des carpes vertes, violettes, orange ou roses pour chaque frère et sœur. D’après Wikipédia en japonais, l’idée des petites carpes multicolores viendrait d’un artisan inspiré par les anneaux olympiques de Tokyo en 1964 ; c’est une anecdote rapportée, pas un fait établi. Aujourd’hui, de nombreuses familles hissent une carpe pour chaque enfant, filles comprises, et l’ordre des couleurs varie selon les régions.

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Les matériaux ont suivi : papier washi jusqu’à Meiji, coton à la fin de l’ère, fibres synthétiques dans les années 1955-1965. Avec les appartements, les grands mâts de jardin se font plus rares. On trouve désormais des carpes de balcon et des modèles d’intérieur, que l’Association japonaise des koinobori appelle kazari-goi pour les distinguer des carpes d’extérieur.

Où voir des centaines de carpes au printemps

Presque chaque région a sa rivière ou son parc où l’on tend des centaines de carpes entre les rives. Ces lieux sont faciles à rejoindre pendant un séjour d’avril ou de mai, à condition d’accepter la foule de la Golden Week. Pour les dates, notre calendrier des matsuri japonais et notre guide sur le meilleur moment pour visiter le Japon donnent le contexte de la saison.

Rangée de carpes koinobori tendues sur un câble au-dessus d'un ponton, au bord d'un lac entouré de collines boisées
Photo : Vinny Anugraha / Pexels

Kazo (Saitama) : la carpe de 100 mètres

Kazo, au nord de Tokyo, est l’un des principaux centres de fabrication de koinobori. L’activité remonte au début de Meiji, quand des artisans du parapluie et de la lanterne en papier en ont fait un travail d’appoint. Après le séisme du Kantō de 1923, qui a ruiné les ateliers de la capitale, les grossistes de Tokyo se sont tournés vers Kazo.

La ville fait voler chaque année, lors de sa fête de la paix (Kazo shimin heiwa-sai), sur les berges de la Tone, une carpe géante de 100 mètres. L’exemplaire actuel, la quatrième génération, date de 2014 : environ 330 kg de polyester, une bouche et des yeux de 10 mètres de diamètre. Elle est hissée par une grue, et le vol peut être annulé si le vent ne s’y prête pas. En 2026, la fête a eu lieu le 3 mai, avec deux envols programmés.

Tatebayashi (Gunma) : des milliers de carpes

Tatebayashi organise chaque printemps sa « fête du pays des koinobori » sur plusieurs sites, dont la rivière Tsuruuda. En 2005, la ville a obtenu une homologation du Guinness pour 5 283 carpes hissées l’année précédente, dans la catégorie des manches à air, faute de catégorie « koinobori ». Le nombre de carpes varie d’une édition à l’autre.

Rivière Shimanto (Kōchi) : là où est né le « passage de la rivière »

Sur l’île de Shikoku, à Tōkawa (bourg de Shimanto), plus de 500 carpes sont tendues d’une rive à l’autre de la Shimanto en avril et en mai. Selon la mairie, tout est parti d’une remarque d’enfants en 1973, regrettant que leurs familles ne hissent plus leurs carpes parce qu’ils avaient grandi. L’association sportive locale a réuni leurs koinobori et en a tendu une cinquantaine au-dessus de la rivière en 1974. Le « passage de la rivière » (kawawatashi) a ensuite été relayé par les médias et a reçu des carpes envoyées de tout le Japon. En 1997, une opération internationale a fait voler 200 carpes au-dessus de la rivière Niagara.

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À Tokyo

Sans quitter la capitale, Nippon.com cite les installations de centaines de carpes à la Tokyo Tower et à la Tokyo Skytree. Elles se combinent facilement avec un séjour à Tokyo fin avril ou début mai.

Repères pratiques

  • Quand : en général de la fin mars ou d’avril jusqu’au 5 mai, parfois jusqu’à la mi-mai selon les sites. Les dates changent chaque année : consultez le site de la ville ou de l’office de tourisme avant de partir.
  • Météo : il faut du vent pour que les carpes « nagent ». Par temps calme, elles pendent le long des câbles ; une grande carpe comme celle de Kazo peut être retardée ou annulée.
  • Foule : la Golden Week est l’une des périodes les plus chargées de l’année au Japon pour les transports et l’hébergement.
  • Autour du 5 mai : on voit aussi chez les pâtissiers les kashiwa-mochi, gâteaux de riz enveloppés d’une feuille de chêne, et les chimaki, et dans les maisons des casques de samouraï miniatures (kabuto) exposés à l’intérieur.

Comme les décorations du Nouvel An, les koinobori sont des objets de saison : on les sort quelques semaines puis on les range. Les voir sur un balcon d’immeuble, avec trois carpes de 50 centimètres là où il y avait autrefois un mât de dix mètres, montre bien comment la coutume s’est adaptée aux logements d’aujourd’hui.

Sources