Kadomatsu, shimekazari, kagami mochi : comprendre les décorations du Nouvel An japonais

Grand cône de tiges de bambou coiffé de branchages verts, dressé sur un terrain de terre battue sous un ciel d'hiver dégagé, arbres sans feuilles à l'arrière-plan
Photo : Kata Tsumuri / Pexels

Fin décembre, les entrées changent d’allure au Japon. Deux faisceaux de bambous taillés en biseau encadrent la porte d’une banque, une couronne de paille tressée pend au-dessus d’une porte d’appartement, et dans les supermarchés s’empilent des boîtes en plastique en forme de deux galettes de riz surmontées d’une orange. Ce sont les shōgatsu kazari (正月飾り), les décorations du Nouvel An. Chacune a une fonction précise dans l’accueil d’un dieu de passage, le toshigami, et toutes ont une date de pose et une date de retrait.

Voici les trois principales, ce qu’elles signifient et le calendrier qu’elles suivent.

Le principe commun : recevoir le dieu de l’année

Le Nouvel An japonais se fête le 1er janvier depuis l’adoption du calendrier solaire en 1873, mais sa logique reste celle d’une visite. Selon le professeur Ogawa Naoyuki, de l’université Kokugakuin, interrogé par le bureau des relations publiques du gouvernement japonais, les foyers, les immeubles et les entreprises décorent leur entrée pour accueillir le Toshigami-sama, divinité de la nouvelle année qui apporte le bonheur. Les trois décorations se répartissent les rôles : le kadomatsu sert de repère, la shimekazari marque un lieu pur, le kagami mochi est l’offrande.

L’Association des sanctuaires de Hokkaidō (Hokkaidō Jinjachō) définit le kadomatsu comme un yorishiro, un support que le dieu emprunte pour descendre. C’est la même idée que celle des arbres sacrés entourés d’une corde dans les sanctuaires. Si la différence entre culte shintō et bouddhique vous échappe encore, notre article pour distinguer un temple d’un sanctuaire pose les bases.

Le kadomatsu, le pin de la porte

Le nom dit tout : kado (門), la porte, et matsu (松), le pin. Les bambous attirent l’œil, pourtant l’élément principal reste le pin, arbre qui reste vert en hiver. Le modèle le plus courant associe trois tiges de bambou de hauteurs différentes entourées de branches de pin, posées par paire de part et d’autre de l’entrée. Pin et bambou sont tous deux des plantes associées à la longévité, rappelle le professeur Ogawa. On y ajoute parfois des branches de prunier.

Une histoire qui commence à la cour de Heian

Le pin à la porte est attesté à Kyoto dès la fin de l’époque de Heian : le recueil poétique Horikawa hyakushu, compilé vers 1104-1105, contient un poème de Fujiwara no Akisue consacré aux kadomatsu. Au XIVe siècle, Yoshida Kenkō décrit dans ses Heures oisives (Tsurezuregusa) les grandes avenues bordées de pins dressés pour l’année nouvelle. Le bambou ne s’ajoute qu’à partir de l’époque de Kamakura.

Deux coupes coexistent pour le haut des bambous : la coupe en biseau (sogi), la plus répandue aujourd’hui, et la coupe droite (zundō). Une tradition attribue le biseau à Tokugawa Ieyasu, qui aurait ainsi répondu à un poème moqueur du camp Takeda après sa défaite de Mikatagahara en 1572. Cette anecdote, rapportée par la presse locale de Hamamatsu, relève de la légende. Dans l’ancienne province des Takeda, l’actuel département de Yamanashi, on expose d’ailleurs des « kadomatsu style Takeda » à coupe droite devant la préfecture.

  Visiter Séoul : le guide complet pour préparer son voyage

Des variantes locales qui surprennent

Le kadomatsu change d’une région à l’autre. Dans le Kantō, les trois bambous sont souvent entourés de jeunes pins courts et liés de paille en bas. Dans le Kansai, on ajoute volontiers des choux ornementaux rouges et blancs devant et des pins plus longs derrière. À Fuchū, dans l’ouest de Tokyo, le sanctuaire Ōkunitama ne compte aucun pin dans son enceinte, et la coutume locale évite le pin dans les décorations de porte. Au sanctuaire Ikuta de Kobe, une légende raconte qu’un pin abattu par une crue avait détruit le bâtiment : on y dresse donc des branches de cèdre.

Dans les villes, les grands kadomatsu à hauteur d’homme restent l’apanage des sanctuaires, des hôtels, des banques et des grands magasins. Les particuliers se contentent souvent d’une version miniature, d’un rameau de pin noué d’un cordon décoratif mizuhiki, ou même d’une affiche imprimée.

La shimekazari, la corde sacrée de la maison

La shimekazari (注連飾り) est une forme domestique de la shimenawa, la corde de paille qui délimite l’espace sacré dans les sanctuaires. Accrochée au-dessus de la porte d’entrée, elle signale, selon le professeur Ogawa, un lieu sacré prêt à accueillir le dieu. L’Association des sanctuaires de Hokkaidō ajoute que la corde tendue au Nouvel An avec ses papiers shide indique que la maison célèbre le toshigami.

Les formes varient beaucoup d’une région à l’autre : simple tresse, anneau de paille, gerbe ornée de porte-bonheur comme le bateau des trésors takarabune. On y fixe souvent une orange amère daidai, dont le nom sonne comme « de génération en génération », des feuilles de fougère urajiro et de yuzuriha. La shimekazari ornée est éphémère et se retire à la fin de la période du Nouvel An, alors que la corde nue du kamidana reste en place toute l’année. Pour le sens de la corde elle-même, ses papiers en zigzag et les plus grandes cordes du pays, voyez notre article consacré à la shimenawa des sanctuaires.

Dans certaines régions, notamment autour d’Ise dans le département de Mie, la corde reste à l’entrée toute l’année. Ne concluez donc pas à un oubli si vous en voyez une en plein été.

  Les objets du quotidien japonais à adopter chez soi

Le kagami mochi, l’offrande en forme de miroir

Le kagami mochi (鏡餅) superpose deux galettes rondes de riz gluant, la plus petite au-dessus, souvent coiffées d’une orange daidai. Son nom vient des anciens miroirs de bronze, ronds et plats, objets de culte dans le shintō. L’encyclopédie Heibonsha, consultée sur Kotobank, le décrit comme une offrande posée sur l’autel domestique kamidana ou dans l’alcôve tokonoma, sur un petit plateau, avec des fruits ou du varech selon les maisons.

L’offrande de mochi aux dieux est ancienne, mais la forme actuelle s’impose à partir de l’époque de Muromachi, quand les maisons se dotent d’un tokonoma. On trouve aujourd’hui des kagami mochi tout prêts, moulés dans une coque en plastique ou contenant des portions emballées individuellement.

Le kagami biraki : ouvrir plutôt que couper

Le mochi est retiré puis mangé lors du kagami biraki, « l’ouverture du miroir », fixé le 11 janvier dans une grande partie du pays. Le site Kids Web Japan, édité par le ministère japonais des Affaires étrangères, explique qu’on le brise à la main ou au maillet : le couteau est évité, car couper évoque une rupture des liens. Les morceaux finissent dans un shiruko, soupe sucrée de haricots rouges, ou dans le zōni. Dans cette tradition, manger l’offrande est une manière de recevoir les bienfaits du dieu.

La date n’est pas uniforme. L’encyclopédie Heibonsha relève des retraits le 4, le 7, le 11 ou à la fin janvier selon les lieux. Le Kōdōkan, haut lieu du judo à Tokyo, organise chaque année depuis 1884 son propre kagami biraki, prolongé par un shiruko partagé.

Le calendrier des décorations

Pose et retrait obéissent à des usages largement partagés, avec des variations locales.

  • À partir du 13 décembre : le shōgatsu kotohajime ouvre traditionnellement les préparatifs. On peut installer les décorations après cette date.
  • Le 28 décembre : date souvent préférée, le chiffre 8 étant de bon augure. L’Association des sanctuaires d’Aichi indique que talismans et décorations se renouvellent en général au plus tard le 28.
  • Le 29 et le 31 décembre : jours évités. Le 29 se lit comme « double souffrance » (nijū ku) et poser le 31 donne une « décoration d’une seule nuit » (ichiya kazari), jugée peu respectueuse pour le dieu.
  • Le matsu no uchi, « la période du pin » : le temps où les décorations restent en place. Il se termine le 7 janvier dans le Kantō et dans beaucoup d’autres régions, le 15 janvier dans le Kansai et ailleurs.
  • Autour du 15 janvier : dans beaucoup de quartiers, les décorations retirées sont brûlées lors du feu du dondo-yaki (ou sagichō), avec les anciennes amulettes omamori. Selon la croyance décrite par l’Association des sanctuaires d’Aichi, la fumée raccompagne le dieu vers le ciel.
  Les grandes fêtes d'Asie : Songkran, Nouvel An lunaire, Diwali et Holi
Grand cône de tiges de bambou coiffé de branchages verts, dressé sur un terrain de terre battue sous un ciel d'hiver dégagé, arbres sans feuilles à l'arrière-plan
Cône de bambous et de branchages en hiver. Photo d’illustration, lieu et événement non identifiés. Photo : Kata Tsumuri / Pexels

Ce que le voyageur peut observer

Un séjour entre fin décembre et mi-janvier permet de voir tout le cycle : les stands de décorations des marchés de fin d’année, les kadomatsu monumentaux devant les grands magasins, puis leur disparition après le 7 ou le 15 selon la ville. Comparer une shimekazari de Tokyo à une autre d’Osaka ou de Kyūshū montre vite qu’il n’existe pas de modèle national. Pensez aussi à la contrepartie pratique : autour du 1er janvier, de nombreux commerces et musées ferment quelques jours et les trains sont chargés. Notre guide sur le meilleur moment pour visiter le Japon aide à peser l’hiver.

Ces décorations côtoient d’autres rituels de début d’année : la première visite au sanctuaire (hatsumōde), le pèlerinage des sept divinités du bonheur et les marchés de daruma de janvier. Une précaution simple : les kadomatsu et shimekazari privés appartiennent à des maisons et des commerces, et beaucoup ont un sens religieux pour leurs propriétaires. Photographier depuis la rue est courant ; toucher, déplacer ou emporter un élément ne l’est pas.

Repères pratiques

  • Kadomatsu : pin et bambou par paire à l’entrée, repère pour le dieu de l’année.
  • Shimekazari : corde de paille au-dessus de la porte, signe d’un lieu purifié.
  • Kagami mochi : double galette de riz sur l’autel ou dans l’alcôve, offrande mangée au kagami biraki, en général le 11 janvier.
  • Pose : après le 13 décembre, de préférence le 28, en évitant le 29 et le 31.
  • Retrait : après le 7 janvier (Kantō) ou le 15 (Kansai), puis feu du dondo-yaki dans de nombreuses localités. Dates et usages varient selon les villes et les sanctuaires.

Sources