Un pêcheur hilare avec une daurade sous le bras, un gros homme qui brandit un maillet debout sur des sacs de riz, un vieillard au crâne démesuré : au Japon, ces silhouettes reviennent partout, sur les étagères des boutiques de souvenirs, à l’entrée des restaurants, dans les cours de petits temples de quartier et sur les cartes de vœux du Nouvel An. Ce sont les shichifukujin (七福神), les sept divinités du bonheur. Leurs attributs racontent des origines différentes, réunies dans un même groupe que l’on retrouve aussi sur les circuits de visite de janvier.

Sept dieux venus de trois traditions
Le mot se lit facilement une fois décomposé : 七 (shichi, sept), 福 (fuku, bonheur, bonne fortune) et 神 (kami, ici lu jin, divinité). Les sept sont Ebisu, Daikokuten, Bishamonten, Benzaiten, Fukurokuju, Jurōjin et Hotei.
Le groupe est composite. Ebisu est le seul d’origine japonaise. Daikokuten, Bishamonten et Benzaiten viennent de divinités indiennes passées par le bouddhisme. Hotei, Fukurokuju et Jurōjin sont des figures chinoises, liées au bouddhisme zen ou au taoïsme. Cette rencontre de traditions surprend moins quand on sait qu’au Japon temples bouddhiques et sanctuaires shinto ont longtemps été entremêlés. Pour replacer ces origines dans un tableau plus large, notre article sur les grandes religions d’Asie donne les repères de base.
Une liste formée à l’époque de Muromachi
Chacun de ces dieux avait son culte bien avant d’entrer dans le groupe. Selon les encyclopédies japonaises réunies sur Kotobank, le culte d’Ebisu et de Daikoku, souvent honorés ensemble, se répand chez les marchands de Kyoto et du Kansai avec l’essor du commerce. On y adjoint ensuite d’autres figures porte-bonheur, dont Hotei, sujet favori de la peinture zen, et les deux vieillards d’origine taoïste.
Le nombre sept est fixé à l’époque de Muromachi (XIVe-XVIe siècle). La raison du regroupement reste incertaine. Le dictionnaire d’histoire de l’art JAANUS évoque deux pistes : les Sept Sages de la forêt de bambous, thème de peinture chinoise, ou la formule bouddhique « sept malheurs anéantis, sept bonheurs qui naissent » (shichinan sokumetsu, shichifuku sokushō). La Nipponica cite deux traces anciennes : un cortège costumé des sept divinités à Kyoto en 1420, et, dans les années 1469-1487, des voleurs déguisés en dieux du bonheur que des habitants auraient accueillis comme une visite de bon augure.
La composition n’a pas toujours été stable. Fukurokuju et Jurōjin ont parfois été considérés comme une seule divinité sous deux noms ; on remplaçait alors l’un d’eux par la déesse Kichijōten ou par Shōjō. La liste aujourd’hui courante s’est stabilisée progressivement, pendant que le culte gagnait les marchands et artisans des villes, surtout à l’époque d’Edo.
Comment reconnaître chaque divinité
Les attributs restent assez constants d’une représentation à l’autre, que ce soit une statue de temple, une estampe ou une figurine en plastique. Voici les repères décrits par JAANUS et nippon.com.
Ebisu (恵比須), la pêche et le commerce
Visage rond et rieur, coiffe haute repliée en pointe (kazaori eboshi), canne à pêche dans une main et grosse daurade rouge (tai) sous l’autre bras. La daurade est un poisson de fête, car son nom résonne avec medetai, « heureux, de bon augure ». Protecteur des pêcheurs puis des commerçants, Ebisu a pour grand sanctuaire celui de Nishinomiya, dans le Hyōgo. Sa fête de janvier y est connue pour la course des fuku-otoko, les « hommes chanceux ». Il a aussi donné son nom à la bière Yebisu et, par elle, au quartier d’Ebisu à Tokyo, dont la gare a été construite en 1901 pour le transport de la bière.
Daikokuten (大黒天), le riz et l’abondance
Corps rond, bonnet souple, grand sac sur l’épaule gauche, petit maillet magique (uchide no kozuchi) à la main et pieds posés sur deux ballots de riz. Ce personnage jovial descend pourtant de Mahākāla, divinité indienne guerrière liée à Shiva. En Chine comme au Japon, on plaçait son image dans les cuisines des monastères, d’où son rôle de gardien de la nourriture. Son nom s’écrit 大黒, que l’on peut aussi lire comme 大国 ; ce jeu sur les caractères a favorisé son rapprochement avec le kami Ōkuninushi.

Bishamonten (毘沙門天), le guerrier protecteur
Le seul en armure. Il tient une lance d’une main et une petite pagode de l’autre, et se dresse souvent sur des démons. C’est l’un des quatre rois célestes, gardien du nord, connu sous le nom de Tamonten dans ce rôle. En Inde, il était d’abord un dieu des richesses. Au Japon, il a été vénéré par des chefs de guerre, dont Uesugi Kenshin à l’époque des provinces en guerre.
Benzaiten (弁財天), la musique et l’éloquence
La seule femme du groupe, vêtue comme une dame de cour, joue du biwa, un luth. Elle descend de Sarasvatī, déesse indienne d’un fleuve, ce qui explique que beaucoup de ses lieux de culte soient près de l’eau : Itsukushima, Enoshima ou Chikubushima. Son nom s’écrivait d’abord 弁才天, avec le caractère du talent ; on le trouve aussi écrit 弁財天, avec celui de la richesse, car elle a été associée à la prospérité. Au Zeniarai Benzaiten de Kamakura, on lave des pièces dans l’eau de source dans l’espoir de les voir se multiplier.
Fukurokuju (福禄寿) et Jurōjin (寿老人), les deux vieillards
Ce sont les plus faciles à confondre. Tous deux sont des sages d’origine chinoise associés à l’étoile du pôle Sud (nankyokusei) et à la longévité. Fukurokuju se reconnaît à son crâne chauve très allongé ; son nom réunit trois souhaits : bonheur (福), émoluments ou rang (禄) et longévité (寿). Jurōjin porte un bâton et souvent un rouleau. L’animal qui les accompagne aide souvent à trancher : la grue pour Fukurokuju, le cerf pour Jurōjin. Les artisans ne suivent pas toujours cette règle, et une même statue peut être présentée sous l’un ou l’autre nom selon le lieu.
Hotei (布袋), le moine au grand sac
Ventre nu et rebondi, sourire large, sac de toile énorme : Hotei est le seul inspiré d’un personnage ayant réellement vécu, Budai, moine chinois errant du Xe siècle. Son nom signifie littéralement « sac de toile ». Les peintres zen en avaient fait un modèle de simplicité ; la culture populaire japonaise a surtout retenu son air comblé et son sac plein, signe d’abondance.
Le takarabune, bateau au trésor du premier rêve
Sur les estampes, les sept voyagent souvent ensemble à bord du takarabune (宝船), un voilier chargé de sacs de riz et de trésors. Une coutume d’Edo consistait à glisser cette image sous l’oreiller la nuit du 2 janvier pour favoriser un bon hatsuyume, le premier rêve de l’année. En cas de mauvais rêve, on jetait l’image à la rivière le lendemain. Le caractère 獏 (baku, animal légendaire mangeur de cauchemars) figure parfois sur la voile.
Beaucoup de ces images portent un poème palindrome, qui se lit dans les deux sens en kana sans tenir compte des marques de voisement : nagakiyo no tō no nefuri no mina mezame naminori fune no oto no yoki kana. Le sens est à peu près : « au sortir du long sommeil d’une longue nuit, que le bruit du bateau sur les vagues est agréable ». Les encyclopédies notent que la coutume des images sous l’oreiller remonte à Muromachi, et que les premières versions ne montraient pas forcément les sept dieux : la plus ancienne connue ne porte que des épis de riz. Des colporteurs vendaient ces images dans la rue jusqu’à l’ère Meiji.
Le shichifukujin meguri, la tournée de janvier
La façon la plus directe de rencontrer ces divinités est le shichifukujin meguri (七福神めぐり) : un circuit à pied qui relie sept temples ou sanctuaires proches, chacun abritant l’un des sept. Selon nippon.com, la pratique était déjà à Edo autant un rite qu’une promenade. Elle se fait surtout dans les premiers jours de janvier, souvent comme alternative plus calme au hatsumōde, la première visite de l’année, qui attire des foules énormes dans les grands sanctuaires.
Tokyo compte de nombreux circuits. Quelques exemples documentés :
- Yanaka : présenté comme le plus ancien circuit de la ville. Il relie des temples bouddhiques entre Tabata et Ueno, sur environ six kilomètres. Le guide de la Tokyo International Communication Committee, repris en ligne en 2021, indique une période du 1er au 10 janvier, de 9 h à 17 h, et précise que les statues des divinités ne sont exposées qu’à ce moment-là.
- Nihonbashi : son site officiel le présente comme entièrement composé de sanctuaires shinto et comme le circuit le plus rapide à parcourir du Japon. Pour l’édition 2026, il annonçait un shikishi déjà tamponné des sept sceaux à 3 000 yens et un bateau avec les sept figurines à 5 000 yens, remis dans six des sept sanctuaires dans la limite des stocks, ainsi qu’un goshuin à 500 yens.
- Kōtō : le JNTO décrivait en 2018 deux parcours, Fukagawa (trois sanctuaires et quatre temples, environ deux heures) et Kameido (environ une heure trente).
- Yamate (Meguro) et Sumida, ce dernier le long du fleuve près de la Tokyo Skytree, sont également cités par nippon.com.
Le principe est souvent le même : on achète au premier arrêt un carton ou une feuille spéciale, puis on y collecte un sceau à chaque étape. Le système ressemble à celui des goshuin, les sceaux des temples et sanctuaires, avec des feuilles propres au circuit. Certains circuits vendent aussi des figurines à poser dans un petit bateau.
Ce qu’il faut savoir avant d’y aller
Les dates, horaires et tarifs changent d’une année à l’autre et d’un circuit à l’autre. Pour son édition 2026, le circuit de Nihonbashi annonçait par exemple des feuilles déjà tamponnées à la place de la collecte étape par étape, en quantité limitée. Vérifiez donc la page officielle du circuit en décembre, plutôt que de vous fier à un guide d’une autre année. En dehors de janvier, la plupart des lieux restent accessibles, mais les statues peuvent être rangées et les sceaux spéciaux indisponibles. Les petits temples de Yanaka sont aussi des lieux de culte de quartier, où l’on entre avec discrétion.
Si vous combinez la tournée avec une visite de la capitale, notre guide pour visiter Tokyo rappelle que de nombreux commerces ferment pendant les premiers jours de l’année.
Les sept dieux dans le Japon de tous les jours
Une fois ces attributs en tête, on les repère partout. Ebisu et Daikoku forment souvent un duo, honoré ensemble dans les cuisines, notamment à la campagne. Benzaiten apparaît souvent sous son nom abrégé de Benten. Les sept divinités partagent les étagères avec d’autres porte-bonheur que nous avons présentés, comme le daruma et son rituel des yeux ou le maneki-neko. La différence tient à leur statut : les shichifukujin sont des divinités, honorées dans des temples et des sanctuaires, et non de simples objets décoratifs.
Pour un lecteur de kanji, le groupe est aussi un bon exercice. Les noms sont presque tous lisibles par leurs caractères : 寿 (longévité) apparaît chez Fukurokuju comme chez Jurōjin, 天 (ciel, divinité céleste) termine les noms des trois dieux venus d’Inde, et 福 (bonheur) donne son nom au groupe entier.
Sources
- JAANUS (Japanese Architecture and Art Net Users System), notices shichifukujin, takarabune et divinités
- Kotobank, notice 七福神 (Nihon kokugo daijiten, Sekai daihyakka jiten, Nipponica)
- Kotobank, notice 宝船
- nippon.com, « Shichifukujin » : les Sept divinités du bonheur au Japon (2023)
- Site officiel du Nihonbashi Shichifukujin Meguri (édition 2026, consulté le 26 octobre 2026)
- Tokyo International Communication Committee, Visit the Seven Gods of Fortune While Exploring Yanaka (2021)
- JNTO, Visit the Seven Gods of Fortune during the New Year (2018)
