Daruma japonais : origine, rituel des yeux et sens des inscriptions

Daruma rouges de toutes tailles alignés sur des étagères sous un auvent en bois, le plus grand portant le kanji 勝 sur le ventre
Photo : Sydney Sang / Pexels

Rouge, rond, sans bras ni jambes, avec deux grands yeux blancs vides : le daruma se croise partout au Japon, sur l’étagère d’un restaurant, au guichet d’une petite entreprise ou par centaines dans certains temples. On en rapporte souvent un en souvenir sans savoir à quoi il sert. La réponse courte : c’est un porte-bonheur lié à un vœu. On peint un œil en formulant un objectif, on peint le second quand il est atteint, puis on rapporte la figurine au temple pour qu’elle soit brûlée.

Derrière ce geste simple, il y a un moine bouddhiste, une ville de la préfecture de Gunma et deux siècles d’artisanat paysan. Voici ce qu’il faut savoir pour comprendre ce que vous avez sous les yeux, et pour acheter ou offrir un daruma sans contresens.

Daruma rouges de toutes tailles alignés sur des étagères sous un auvent en bois, le plus grand portant le kanji 勝 sur le ventre
Photo : Sydney Sang / Pexels

Daruma, c’est d’abord Bodhidharma

Le nom vient de Daruma Daishi, la forme japonaise de Bodhidharma, considéré comme le premier patriarche du bouddhisme zen en Chine. Selon la présentation du temple Shōrinzan Darumaji, il serait originaire du sud de l’Inde, serait arrivé en Chine vers 520 et aurait médité neuf ans face à un mur, dans une grotte derrière le monastère de Shaolin (Shōrin-ji en japonais). Ce récit appartient à la tradition religieuse : on le transmet, on ne le date pas comme un fait d’archives.

L’association des fabricants rattache les premiers daruma de Takasaki à l’image du moine en méditation zen ; la forme sans bras ni jambes est souvent rapprochée de cette longue immobilité. Le fond est lesté : renversé, le daruma se redresse tout seul. Cette propriété l’associe au proverbe nanakorobi yaoki (七転び八起き), « tomber sept fois, se relever huit », que l’association des fabricants de Takasaki met en avant pour résumer le sens de l’objet. Pour replacer le zen parmi les autres courants, notre article sur les grandes religions d’Asie donne les repères essentiels.

Pourquoi les yeux sont vides

Les daruma destinés au rituel sont vendus sans pupilles : leur propriétaire les peindra lui-même. Le rituel s’appelle kaigen (開眼), « l’ouverture des yeux ». Le temple Shōrinzan Darumaji le décrit ainsi : on choisit sa figurine, on lui confie son vœu en peignant en noir la pupille de l’œil gauche du daruma, puis on peint l’œil droit pour le remercier lorsque le vœu s’est réalisé.

Le sens de lecture prête à confusion. « Œil gauche » s’entend du point de vue du daruma, donc l’œil situé à votre droite quand vous lui faites face. C’est pour cette raison que la ville de Takasaki écrit, en substance, que face au daruma on colorie d’abord l’œil droit : les deux formulations désignent le même œil. L’association des fabricants ajoute une nuance utile. Commencer par l’œil gauche est considéré comme l’usage correct, mais il n’existe pas d’ordre obligatoire. Elle précise aussi qu’autrefois les fabricants vendaient les daruma avec des yeux déjà peints, et que l’habitude de les laisser vides au client est plus récente.

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En pratique, le rituel tient en quelques gestes :

  • formuler un vœu en le confiant à la figurine : les sources citent la prospérité d’un commerce, la sécurité du foyer ou un objectif précis ;
  • peindre la première pupille à l’encre noire ;
  • garder le daruma à un endroit où on le voit : son regard à moitié ouvert rappelle l’objectif en cours ;
  • ne peindre le second œil que lorsque le vœu est réalisé.

Le daruma de Takasaki, modèle de référence

Il existe des daruma régionaux de formes et de couleurs variées, mais le modèle le plus diffusé vient de Takasaki, dans la préfecture de Gunma, au nord-ouest de Tokyo. L’office de tourisme de Gunma indique que la grande majorité des daruma du Japon y est encore fabriquée et peinte à la main.

Le temple Shōrinzan Darumaji, fondé en 1697 selon sa propre histoire, se présente comme le berceau du fuku daruma, le daruma porte-bonheur. Son fondateur, le moine chinois Shinetsu, distribuait aux paysans des portraits de Bodhidharma tracés d’un seul coup de pinceau, en guise de talisman pour l’année. Pendant la famine de l’ère Tenmei (1781-1788), Tōgaku, neuvième supérieur du temple, en aurait tiré une figurine en bois et appris aux familles paysannes à en fabriquer pour avoir quelque chose à vendre les mauvaises années.

L’association des fabricants de Takasaki raconte une histoire complémentaire : la production en papier mâché aurait été lancée il y a environ deux siècles par un certain Yamagata Tomogorō, puis développée par les familles de sériciculteurs des quartiers de Toyooka et Yawata pendant la morte-saison d’hiver. Dans une région vivant de la soie, l’image du ver qui « se relève » après chaque mue rejoignait celle du daruma qui ne reste jamais à terre. La forme a d’ailleurs évolué : d’abord proche d’une silhouette humaine, puis allongée comme un cocon, elle n’est devenue la boule actuelle qu’au début de l’ère Meiji. Depuis le début des années 1970, la préparation de la matière est automatisée, ce qui a permis une production en série ; les visages restent peints au pinceau dans les ateliers.

Les chiffres de production diffèrent selon la source et la date. Le site anglais du temple parle de plus d’un million et demi de daruma par an, l’association des fabricants d’environ 900 000 expéditions annuelles. Retenez l’ordre de grandeur, pas un chiffre précis.

Lire un daruma : visage, couleur et kanji

Mur de daruma rouges aux visages peints, moustaches et sourcils stylisés, plusieurs marqués du kanji 勝
Photo : Benny Analog / Pexels

Un daruma de Takasaki se reconnaît à son visage. Les sourcils épais sont dessinés en forme de grues et la moustache en forme de tortues, deux animaux associés à la longévité. Sur les côtés du visage, des inscriptions dorées formulent un souhait : prospérité des affaires, sécurité du foyer, réussite d’un objectif. Sur le ventre, on trouve souvent 福入 (fuku-iri, « que la chance entre »), parfois remplacé par le nom du propriétaire ou d’une boutique.

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Pour un lecteur de kanji, le ventre est la partie la plus parlante. Sur les photos de cet article, plusieurs figurines portent 勝, la victoire (katsu en lecture verbale, shō en lecture sino-japonaise). On peut aussi croiser 合格 (gōkaku, réussite à un examen) ou 必勝 (hisshō, victoire assurée) avant les concours et les compétitions. Si vous débutez, notre présentation des kanji explique pourquoi un même caractère a plusieurs lectures.

Le rouge reste la couleur principale. La ville de Takasaki rappelle qu’on lui attribue traditionnellement le pouvoir d’éloigner les mauvais esprits. Les ateliers proposent aujourd’hui d’autres couleurs, ainsi que des modèles décorés selon l’animal de l’année du zodiaque chinois. L’office de tourisme de Gunma note que chaque couleur a un sens et que le rouge invite la chance en général. Les tableaux « une couleur, un vœu » que l’on trouve en ligne varient d’un site à l’autre et ne figurent pas dans les sources officielles consultées : demandez au vendeur ce que son atelier entend par telle couleur.

Les marchés de daruma et le retour au temple

Le daruma suit le calendrier du Nouvel An. Les ateliers tournent à plein en fin d’année pour approvisionner les daruma-ichi, les marchés de daruma organisés dans tout le pays en janvier. À Takasaki, deux rendez-vous dominent :

  • le marché du temple Shōrinzan Darumaji, les 6 et 7 janvier, où des stands vendent des figurines de 6 à 75 cm environ que les acheteurs font bénir sur place ;
  • le marché de la ville, organisé dans une rue proche de la gare de Takasaki les 1er et 2 janvier selon la ville, avec une tradition attestée par un document de 1829.

Ces dates sont celles indiquées par le temple et la ville au moment de la rédaction. Vérifiez-les chaque année avant de bâtir un itinéraire autour de l’un de ces marchés ; notre calendrier des matsuri japonais aide à situer les autres fêtes de l’hiver.

Que devient le daruma de l’année précédente ? On ne le jette pas. Selon l’office de tourisme de Gunma, l’usage est de le rapporter au temple ou au sanctuaire, en général autour du Nouvel An, et d’en acheter un nouveau pour l’année qui commence. Les figurines rendues sont brûlées lors d’un feu rituel, après une bénédiction par un moine dans le cas de Takasaki. Les deux yeux peints signifient que le daruma a rempli son rôle. L’usage décrit par l’office ne distingue pas les vœux exaucés des autres : c’est le daruma de l’année qu’on rapporte. Dates, lieux de dépôt et objets acceptés varient d’un lieu à l’autre ; renseignez-vous auprès du bureau du temple. Pour distinguer un temple bouddhiste d’un sanctuaire shinto avant d’y entrer, voyez notre guide temple ou sanctuaire au Japon.

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Voir des daruma à Takasaki

Le temple Shōrinzan Darumaji se trouve au 296 Hanadaka-machi, à Takasaki. L’office de tourisme de Gunma indique une entrée gratuite et une ouverture de 9 h à 17 h (fiche mise à jour en décembre 2020), environ 15 minutes à pied depuis la gare de Gunma-Yawata ou 20 minutes de bus depuis la gare de Takasaki. Des daruma de toutes tailles s’empilent sur le site, et une salle expose des daruma de formes non traditionnelles. Le temple conserve aussi une salle consacrée à l’architecte allemand Bruno Taut ; on y voit des objets qu’il a réalisés pendant son séjour sur place.

Depuis Tokyo, les Shinkansen Jōetsu et Hokuriku rejoignent Takasaki en moins d’une heure selon le même office, ce qui permet une excursion à la journée. Ces trajets sont couverts par plusieurs pass ferroviaires : comparez les options dans notre guide JR Pass et trains au Japon. Horaires et tarifs changent ; contrôlez-les avant de partir.

Si vous visitez des temples en chemin, le carnet de sceaux est un autre souvenir lié aux lieux de culte, avec ses propres règles : notre article sur les goshuin les détaille.

Rapporter ou offrir un daruma

Le daruma voyage bien : il est léger, en papier mâché, et se vend en petites tailles dans les boutiques de souvenirs comme dans les temples. Quelques repères pour l’offrir sans erreur :

  • offrez-le les yeux vides : c’est à la personne qui le reçoit de formuler son vœu et de peindre le premier œil ;
  • joignez une explication courte du rituel, faute de quoi il finira comme simple bibelot ;
  • un daruma de Takasaki se reconnaît aux grues et aux tortues du visage, utile si vous cherchez ce modèle précis ;
  • hors du Japon, sans temple pour le feu rituel, le garder comme trace d’un objectif atteint reste un choix personnel, sans valeur de tradition.

Le daruma de Takasaki illustre un lien entre pratique religieuse et vie quotidienne : une figure de moine zen devenue objet de marché, un vœu personnel inscrit dans un cycle annuel, et un geste concret, peindre un œil, qui transforme une intention en engagement visible sur une étagère.

Sources consultées

Pour les lectures et le sens des caractères : dictionnaire Jisho (JMdict), 勝, 合格 et 必勝. Le temple documente aussi sa salle Bruno Taut.

Sources consultées le 16 octobre 2026.