Shimenawa : la corde sacrée des sanctuaires japonais, sens et usages

Façade d'un pavillon de sanctuaire en bois sculpté : une épaisse corde de paille tressée tendue sous l'auvent, avec des pompons de paille et des bandes de papier blanc pliées en zigzag, entre deux lanternes blanches
Photo : Iban Lopez Luna / Pexels

Sous l’auvent d’un pavillon de prière, au-dessus d’un torii, autour d’un vieux camphrier ou entre deux rochers battus par la mer : au Japon, une grosse corde de paille signale qu’on change d’espace. Elle s’appelle shimenawa, et les bandes de papier blanc pliées en zigzag qui en pendent sont des shide. Sa forme, ses ornements et son emplacement donnent des indices sur son usage.

En bref : la shimenawa est une corde tressée, en paille de riz le plus souvent, qui marque la présence d’un kami ou la limite d’un espace sacré dans le shintō. Les shide en papier signalent la pureté du lieu. On la trouve sur les sanctuaires, les arbres et pierres sacrés, dans les autels domestiques et, au Nouvel An, au-dessus des portes sous forme de shimekazari.

Façade d'un pavillon de sanctuaire en bois sculpté : une épaisse corde de paille tressée tendue sous l'auvent, avec des pompons de paille et des bandes de papier blanc pliées en zigzag, entre deux lanternes blanches
Photo : Iban Lopez Luna / Pexels

Une corde qui trace une frontière

Le glossaire du shintō de l’université Kokugakuin définit la shimenawa comme une corde sacrée qui marque la présence d’un dieu ou la bordure d’une aire sacrée, faite de paille neuve torsadée et garnie de shide. Son rôle est de séparer : d’un côté, l’espace ordinaire ; de l’autre, un lieu réservé au kami, qu’il s’agisse d’un bâtiment, d’un arbre, d’une source ou d’un rocher.

Wikipédia en japonais précise qu’elle peut aussi signaler un lieu où l’on ne pénètre pas (kinsokuchi). Quand une corde barre un passage ou entoure une pierre, mieux vaut donc ne pas l’enjamber ni la toucher.

Si vous découvrez les lieux de culte japonais, notre article pour reconnaître un temple d’un sanctuaire et y prier place la shimenawa parmi les indices typiques d’un sanctuaire shintō, avec les komainu, ces chiens-lions gardiens.

Le nom et ses kanji : 注連縄, 七五三縄, しめ縄

Nawa (縄) signifie corde. Shime se rattache au verbe shimeru (占める), « occuper, réserver » : la corde réserve un espace au divin. La graphie la plus courante, 注連縄, emprunte un terme chinois (chūren) qui désignait une corde tendue devant la porte d’une maison en deuil pour empêcher l’esprit du défunt de revenir ; l’idée d’un seuil protégé a justifié l’emprunt des caractères.

On rencontre aussi 標縄 (« corde-repère ») et 七五三縄, littéralement « corde sept-cinq-trois », parce que certaines cordes laissent pendre des touffes de paille par groupes de sept, cinq et trois brins. La forme mixte しめ縄 est fréquente sur les panneaux et les emballages. Pour comprendre comment kanji et kana se combinent dans un même mot, voyez notre guide sur les kanji, hiragana et katakana.

Une origine racontée dans le Kojiki

Le récit fondateur se trouve dans le Kojiki (712). Offensée par son frère Susanoo, la déesse du soleil Amaterasu s’enferme dans la grotte céleste Ama-no-Iwato et le monde plonge dans l’obscurité. Quand les autres divinités parviennent à l’en faire sortir, l’une d’elles tend une corde devant l’entrée pour qu’elle ne puisse plus s’y retirer. Le texte ancien l’appelle shirikume-nawa, que l’on rapproche de la shimenawa.

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Le mythe donne déjà les deux fonctions de la corde : fixer une limite et protéger un état rétabli. Après les mélanges entre bouddhisme et shintō à partir de l’époque Heian, certains lieux bouddhiques l’ont d’ailleurs adoptée pour délimiter un espace rituel (kekkai). La présence d’une corde ne suffit donc pas toujours à identifier un sanctuaire.

Shide : les papiers en zigzag

Les shide (紙垂) sont des bandes de papier découpées et pliées en éclair. Selon l’association des sanctuaires de Hokkaidō, ce sont les morceaux de papier, ou de tissu (yū), que l’on suspend à une branche de sakaki ou à une baguette rituelle (gohei) ; accrochés à une shimenawa, ils signalent l’enceinte sacrée ou le lieu de la cérémonie et symbolisent la pureté.

Il existe plusieurs façons de les découper et de les plier, transmises par différentes écoles rituelles ; à Hokkaidō, c’est le style Yoshida qui domine. Pour l’autel domestique, la même source indique qu’on en suspend généralement quatre. Vous retrouverez ces papiers blancs ailleurs dans le sanctuaire, au bout du haraegushi, le bâton que le prêtre agite au-dessus des fidèles pour la purification.

À ne pas confondre : les papiers noués sur des fils près des pavillons sont des omikuji, les oracles tirés au sort, attachés par les visiteurs.

Comment lire une shimenawa sur place

La forme

Selon le guide des sanctuaires publié par Nippon.com, une corde tendue au-dessus d’un espace est généralement plus épaisse au centre et s’affine vers les extrémités, tandis qu’une corde enroulée autour d’un objet sacré garde la même épaisseur. Des pompons de paille pendent souvent à intervalles réguliers. On distingue aussi des formes nommées d’après des légumes : le daikon-jime (« en radis »), renflé au milieu et effilé aux deux bouts, et le gobō-jime (« en bardane »), affiné d’un seul côté.

Le sens de torsion

Une corde de travail ordinaire est tordue « à droite » ; la shimenawa l’est habituellement « à gauche » (hidari-nai). Le sens de pose suit une hiérarchie : en shintō, le côté droit, quand on fait face au dieu, est le côté supérieur, et le début de la torsion, côté épais, se place en principe à cet endroit. L’association des sanctuaires de Hokkaidō note que, du Kantō vers le nord, on place généralement le bout épais à droite quand on fait face, tout en rappelant que les usages varient selon les régions.

Le cas le plus connu d’exception est Izumo Taisha (Izumo Ōyashiro), dans la préfecture de Shimane. Le site officiel du sanctuaire explique que ses cordes commencent du côté gauche, quand on fait face au bâtiment, une particularité locale alors que la plupart des autres sanctuaires commencent à droite.

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Le matériau

Les cordes étaient traditionnellement en chanvre. Les restrictions de culture imposées après la Seconde Guerre mondiale l’ont raréfié, et la paille de riz ou de blé domine aujourd’hui. Des cordes en matière synthétique se répandent aussi.

Où la voir : sanctuaires, arbres, rochers et ring de sumo

Une shimenawa pend presque toujours sous l’avant-toit du haiden, le pavillon de prière, et souvent sur le torii : c’est l’une des premières choses que l’on remarque en entrant. Elle entoure aussi les arbres sacrés (shinboku). Le glossaire de Kokugakuin rappelle que, dans de nombreux lieux, un arbre ceint d’une corde est vénéré comme support du dieu sans aucun bâtiment autour. On en voit autour de grandes pierres (iwakura) ou devant des cascades.

Le titre de yokozuna, le grade suprême du sumo, vient de cette corde : le champion porte autour de la taille une épaisse corde tressée, la tsuna, garnie de shide, lors de sa cérémonie d’entrée sur le ring (dohyō-iri).

Izumo Taisha : la plus grande corde du Japon

Au-dessus de l’entrée du Kaguraden d’Izumo Taisha pend l’ō-shimenawa. D’après le site officiel du sanctuaire, elle mesure 13,6 mètres de long, 8 mètres de circonférence et pèse 5,2 tonnes, ce qui en fait la plus grande du Japon. Elle est remplacée tous les six à huit ans et tressée par un groupe de bénévoles d’Iinan, une commune du centre de la préfecture.

Les Meoto Iwa de Futami : une corde remplacée trois fois par an

Deux rochers dans la mer reliés par une grosse corde de paille ornée de pompons de paille, le plus grand surmonté d'un petit torii
Photo : Tom Swinnen / Pexels

Près d’Ise, dans la préfecture de Mie, les « rochers mariés » de Futami-ga-ura sont reliés par une grande corde. Le sanctuaire Futami Okitama-jinja indique que chaque corde mesure 35 mètres, pèse 40 kilos et fait 10 centimètres d’épaisseur ; elle fait 16 mètres de tour sur le grand rocher, 10 mètres sur le petit, avec 9 mètres entre les deux. Pour le sanctuaire, les rochers ainsi reliés forment un torii tourné vers le rocher sacré Okitama, immergé à 700 mètres au large, et vers le soleil levant.

Le rite de remplacement, l’Ōshimenawa-hari shinji, a lieu trois fois par an : le 5 mai, le 5 septembre et un week-end de décembre, à 10 heures. Les anciennes cordes sont retirées vers 8 h 30, en fonction de la marée, et la cérémonie se termine par une distribution de mochi vers 11 h 30. Le calendrier de décembre et les horaires peuvent changer : vérifiez la page officielle avant de vous déplacer.

Au Nouvel An : la shimekazari des maisons

La shimenawa sort aussi des sanctuaires. Dans les foyers, une petite corde barre le devant du kamidana, l’autel domestique, et la shimekazari accrochée au-dessus de la porte au Nouvel An en dérive directement. Elle signale que la maison est prête à accueillir le toshigami, le dieu de l’année qui commence. On y ajoute souvent une orange amère daidai, des feuilles de fougère urajiro ou de yuzuriha, associées à la continuité de la famille et à la longévité.

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Le calendrier a ses usages, qui varient selon les régions. L’association des sanctuaires de Hokkaidō conseille d’acheter les décorations avant la fin de l’année. On évite traditionnellement de les poser le 31 décembre (ichiya-kazari, « décoration d’une seule nuit »), jugé irrespectueux envers le dieu attendu, et beaucoup évitent aussi le 29. On les retire après le 7 ou le 15 janvier selon les lieux, et elles sont souvent brûlées lors du feu rituel du dondo-yaki, comme les anciennes amulettes omamori. La corde du kamidana, sans ornements, reste en place toute l’année avec ses shide. Dans la région d’Ise-Shima, certaines maisons gardent leur décoration à l’année.

Ce que la corde dit du shintō

La shimenawa résume une idée centrale de la religion japonaise : le sacré se trouve dans un lieu précis, un arbre, un rocher, une cascade, qu’il faut signaler et garder propre. Les premiers lieux de culte n’avaient souvent pas de bâtiment, juste un espace délimité. Le renouvellement régulier de la paille, au Nouvel An ou lors de rites comme celui de Futami, prolonge cette exigence de fraîcheur et de pureté. Pour situer le shintō parmi les autres traditions, lisez notre article pour comprendre les grandes religions d’Asie.

Repères pratiques

  • Ne touchez pas une shimenawa et ne la franchissez pas quand elle ferme un passage ou entoure un objet.
  • Izumo Taisha : la corde du Kaguraden est visible depuis l’extérieur, dans l’enceinte du sanctuaire à Izumo (Shimane).
  • Futami Okitama-jinja (Ise, Mie) : rites de remplacement les 5 mai, 5 septembre et un week-end de décembre ; dates à confirmer sur le site du sanctuaire.
  • Shimekazari : à acheter et poser avant la fin de l’année en évitant le 31 décembre, à retirer après le 7 ou le 15 janvier selon la région.

Sources