Au Fushimi Inari Taisha, des statues de renards jalonnent le sanctuaire. Certaines tiennent une clé, un joyau, un rouleau ou des épis de riz. On les appelle souvent kitsune (狐, renard en japonais), mais le sanctuaire précise qu’Inari Ōkami n’est pas un renard. Ces statues représentent ses messagers. Voici ce que signifient leurs attributs et pourquoi le tofu frit apparaît sous le nom de kitsune dans les menus.

Le renard n’est pas le dieu : il en est le messager
Inari, ou Inari Ōkami, est la divinité des récoltes, et en particulier du riz. Le Fushimi Inari Taisha, au sud de Kyoto, est le sanctuaire principal d’un réseau d’environ 30 000 sanctuaires Inari répartis dans tout le Japon. Son nom viendrait, selon un fragment ancien du Yamashiro no kuni fudoki cité par le sanctuaire, de l’expression « le riz a poussé » (ine ga narimashita), même si d’autres explications existent.
Sur la place du renard, la page de questions du sanctuaire est sans ambiguïté. Les renards sont les messagers (kenzoku, les membres de la suite divine) d’Inari Ōkami. Il ne s’agit pas des renards qui vivent dans la montagne : comme la divinité, ces messagers sont invisibles, d’où leur nom respectueux de byakko-san, « renards blancs ». Et le sanctuaire précise : Inari Ōkami n’est pas un renard.
La confusion est pourtant ancienne. Un recueil d’érudition du XIXe siècle, le Hyakka setsurin, rapporte une comptine d’enfants qui dit en substance « Inari, c’est le renard ; le renard, c’est Inari ». Dans la pratique populaire, beaucoup de petits sanctuaires ont été traités comme des lieux où l’on priait le renard lui-même. L’expression « dieu renard », courante dans les guides, ne correspond donc pas à la position du sanctuaire principal.
Pourquoi un renard ?
Aucune explication unique ne s’impose, et les sources en donnent plusieurs, souvent cumulées :
- le renard chasse les rongeurs qui pillent les greniers, ce qui en fait un allié naturel d’une divinité du riz ;
- la couleur de son pelage et la forme de sa queue évoqueraient l’épi de riz mûr ;
- un jeu de mots sur l’un des noms de la divinité associée, Miketsu no kami : ketsu étant un ancien mot pour renard, on aurait écrit le nom avec les caractères « trois renards » (三狐神).
D’après les travaux cités par l’article de Wikipédia en japonais sur Inari, l’idée du renard messager se diffuse à l’époque de Heian (794-1185). Le mont Inari était auparavant associé à un culte du serpent.
Le bouddhisme a brouillé les pistes. La divinité Dakiniten, d’origine indienne, est représentée au Japon chevauchant un renard blanc, et elle a été assimilée à Inari. C’est pourquoi certains « Inari » sont en réalité des temples bouddhistes. Le plus connu est Toyokawa Inari, dans la préfecture d’Aichi : son nom officiel est Myōgon-ji, un temple zen de l’école Sōtō fondé en 1441. Nous l’évoquions dans notre article pour distinguer un temple d’un sanctuaire : c’est l’exemple type d’un lieu où le torii ne suffit pas à trancher.
Clé, joyau, rouleau, épi : ce que tiennent les renards
Les renards d’Inari vont généralement par paire, de part et d’autre de l’entrée ou du bâtiment principal. Au Fushimi Inari Taisha, devant la grande porte (rōmon), le renard de droite tient un joyau, celui de gauche une clé. Ailleurs dans le sanctuaire, d’autres statues tiennent un rouleau ou des épis de riz. Leur posture et leur style varient aussi, y compris au sein d’un même sanctuaire.
Le sens donné à ces objets relève de l’interprétation et varie selon les auteurs. Les lectures les plus courantes sont les suivantes :
- la clé (kagi) est le plus souvent décrite comme la clé du grenier à riz ;
- le joyau (tama ou hōju), boule parfois surmontée d’une pointe, est associé à la puissance bienfaisante de la divinité ; dans le folklore, c’est aussi l’objet précieux auquel tient le renard ;
- les épis de riz renvoient directement à la fonction agricole d’Inari ;
- le rouleau est souvent lu comme un symbole de savoir, sans consensus net.
Comme les statues de Jizō, beaucoup de renards portent un bavoir rouge offert par les fidèles. Le vermillon est aussi la couleur des bâtiments : le Fushimi Inari Taisha explique qu’il est réputé repousser les forces malfaisantes et qu’il exprime chez lui l’abondance des récoltes. Le pigment traditionnel, à base de mercure, protégeait aussi le bois.
Ces statues restent des objets de culte. Photographiez-les à distance raisonnable, sans les toucher ni rien poser dessus.
Tofu frit, inari-zushi et kitsune udon
Au Japon, « kitsune » sur un menu ne désigne pas de la viande de renard mais du tofu frit (aburaage). L’idée que le renard raffole de tofu frit est une croyance populaire, et le tofu frit fait partie des offrandes associées à Inari.
Le témoignage écrit le plus cité est le Morisada mankō, une encyclopédie des mœurs de la fin de l’époque d’Edo. Il rapporte qu’à la fin de l’ère Tenpō (vers 1844), on vendait à Edo du tofu frit ouvert en poche et garni de riz, appelé inari-zushi ou shinoda-zushi. L’auteur explique que ces deux noms renvoient au renard, réputé aimer le tofu frit, et note que Nagoya en vendait déjà. Le nom « shinoda » fait allusion à la forêt de Shinoda, où la légende situe la renarde Kuzunoha. Le ministère japonais de l’Agriculture rappelle que l’origine du plat reste discutée : Edo, Nagoya et la ville de Toyokawa, autour de Toyokawa Inari, sont toutes avancées. Si le sujet vous intéresse, notre guide des types de sushi replace l’inari-zushi parmi les autres familles.
Pour la kitsune udon, la tradition la plus répandue renvoie à Osaka. Le restaurant Matsubaya, ouvert en 1893 par un ancien apprenti d’un restaurant de sushi, servait le tofu frit sucré-salé des inari-zushi dans une assiette à part ; voyant les clients le mettre dans leur bol, il l’a posé directement sur les nouilles. L’établissement, aujourd’hui Usami-tei Matsubaya, est souvent présenté comme l’inventeur du plat, mais d’autres versions circulent. C’est un bon prétexte pour un repas lors d’une visite d’Osaka.
Le renard du folklore, un personnage plus ambigu
Hors des sanctuaires, le kitsune du folklore a un tout autre visage. Les contes lui prêtent le pouvoir de se transformer et d’ensorceler : il égare les voyageurs la nuit, paie avec des feuilles changées en pièces, prend l’apparence d’une femme. Les récits de « femme renarde » sont anciens ; le plus célèbre fait de Kuzunoha la mère du devin Abe no Seimei. La renarde à neuf queues Tamamo-no-mae appartient à la même famille de légendes.
Une expression du quotidien garde une trace de ces récits : une averse sous le soleil se dit kitsune no yomeiri, « le mariage du renard ». Le renard messager d’Inari, protecteur et respecté, et le renard rusé des contes cohabitent donc dans la culture japonaise, sans se confondre tout à fait.

Où voir des renards d’Inari
Vous en croiserez sans les chercher, jusque sur les toits d’immeubles ou dans les cours d’entreprises, où de petits sanctuaires Inari sont fréquents. Deux lieux concentrent cependant les statues.
Fushimi Inari Taisha, Kyoto
Le sanctuaire principal est surtout connu pour ses tunnels de torii vermillon, environ 10 000 sur l’ensemble du mont Inari, offerts depuis l’époque d’Edo en remerciement d’un vœu exaucé. Les renards sont partout : devant la porte principale, le long des sentiers, sur les petits autels de pierre. On y trouve aussi des ema, les plaques de vœux, en forme de tête de renard, sur lesquelles les visiteurs dessinent souvent un visage. Le tour complet de la montagne (233 m) demande deux à trois heures selon l’office national du tourisme japonais. Le site est à la sortie de la gare JR Inari (ligne Nara) et à quelques minutes à pied de la gare Fushimi-Inari de la ligne Keihan. Pour l’organiser avec le reste de la ville, voyez notre guide pour visiter Kyoto ; la fréquentation y est forte en journée.
Toyokawa Inari, préfecture d’Aichi
Dans ce temple bouddhiste, le Reiko-zuka (« tertre des renards ») était à l’origine l’endroit où l’on déposait les statues de renard rendues par les fidèles. Selon l’office de tourisme de la préfecture, plus de 1 000 statues de toutes tailles s’y alignent aujourd’hui. La visite est gratuite ; la grande porte ouvre de 5 h à 18 h et les principaux bâtiments de 7 h 30 à 15 h 30 (données consultées en octobre 2026, à revérifier avant de partir). La gare Meitetsu Toyokawa-Inari est à environ cinq minutes à pied, et les rues commerçantes autour du temple vendent la version locale de l’inari-zushi.
En résumé
Les renards d’Inari ne sont pas des dieux mais les messagers invisibles d’une divinité du riz. Ils tiennent le plus souvent une clé, un joyau, des épis ou un rouleau, dont le sens est interprété plutôt que fixé. Ils ont donné leur nom au tofu frit, à l’inari-zushi et à la kitsune udon, et partagent ce nom avec le renard rusé des contes.
Sources
- Fushimi Inari Taisha, FAQ (en anglais) et よくあるご質問 (en japonais), consultées le 30 octobre 2026.
- Japan National Tourism Organization, Fushimi Inari Taisha Shrine, consulté le 30 octobre 2026.
- JR Central, « そうだ 京都、行こう。 », article sur le Fushimi Inari Taisha (informations datées du 10 novembre 2021), consulté le 30 octobre 2026.
- Préfecture d’Aichi, Aichi Now, Toyokawa Inari (Myōgon-ji), consulté le 30 octobre 2026.
- Ministère japonais de l’Agriculture (MAFF), あぶらげずし/いなりずし (Aichi), consulté le 30 octobre 2026.
- Wikipédia en japonais, articles 稲荷神, 稲荷寿司 (citation du Morisada mankō) et うさみ亭マツバヤ ; Wikipédia en anglais, Kitsune. Consultés le 30 octobre 2026.
