Komainu : comprendre les chiens-lions gardiens des sanctuaires japonais

Statue de komainu en pierre grise à la crinière bouclée, gueule montrant les crocs, devant un feuillage vert
Photo : mi miyano / Pexels

Sur l’allée d’un sanctuaire japonais, juste avant le torii ou au pied du pavillon de prière, deux statues de pierre se font face. Crinière bouclée, crocs, regard noir : on les appelle komainu (狛犬), littéralement « chiens de Koma », et le français les traduit souvent par « chiens-lions ». L’une a la gueule ouverte, l’autre fermée. Ce détail n’a rien d’une fantaisie de sculpteur : il raconte l’histoire de ces gardiens, venus du bouddhisme continental, installés d’abord à l’intérieur du palais impérial avant de se répandre dans les allées de nombreux sanctuaires.

La bouche, la corne et la posture donnent des indices pour reconnaître ces figures. Leur nom et leur histoire appellent quelques nuances.

Statue de komainu en pierre grise à la crinière bouclée, gueule montrant les crocs, devant un feuillage vert
Photo : mi miyano / Pexels

Le rôle de gardien des komainu

Les komainu se tiennent par paires de part et d’autre du sandō, l’allée qui mène au sanctuaire, ou devant le haiden, le pavillon de prière. Selon Nippon.com, ils sont censés protéger du mal l’espace qui entoure le kami, la divinité du lieu. L’encyclopédie du shintō de l’université Kokugakuin leur donne le même rôle : écarter le mal et protéger les abords du kami.

Cette fonction de gardien les distingue des animaux qu’on croise dans d’autres sanctuaires. Les renards des sanctuaires Inari, que nous présentons dans notre article sur les kitsune et les sanctuaires Inari, sont des messagers de la divinité (shinshi). Le site spécialisé komainu.net résume la nuance par une image : le messager ressemble à un secrétaire, le komainu à un garde du corps. Il rappelle aussi qu’appeler « koma-renard » ou « koma-bœuf » ces autres statues est un abus de langage.

Nippon.com cite plusieurs sanctuaires qui remplacent les chiens-lions par l’animal associé à leur divinité : des loups au sanctuaire Mitsumine (préfecture de Saitama), des renards dans les sanctuaires Inari, des bœufs dans les Tenmangū, des singes au sanctuaire Hie de Tokyo. Si vous hésitez encore entre temple et sanctuaire, notre guide pour reconnaître un temple d’un sanctuaire au Japon donne les autres indices.

D’où vient le nom komainu ?

Le mot s’écrit 狛犬, mais aussi 高麗犬 ou 胡麻犬. Koma est un ancien nom japonais pour la péninsule coréenne, et Nippon.com y voit la trace du chemin suivi par ces figures : des lions gardiens de la Chine des Tang, arrivés avec le bouddhisme via la Corée. Le même article précise qu’aucun prototype n’a été retrouvé en Corée.

L’explication « chien coréen » est donc discutée. L’encyclopédie Kokugakuin suggère que le mot servait peut-être surtout à marquer l’origine étrangère de l’animal, puisque les images n’ont fait que transiter par la péninsule. Komainu.net va plus loin et rattache le caractère 狛 à l’idée d’une contrée barbare hors de Chine, ou à une créature cornue ressemblant à un chien. Le Musée national de Kyoto rapporte enfin qu’on a jadis rattaché le nom aux Hayato, un peuple du sud de Kyūshū dont les hommes imitaient l’aboiement du chien en gardant l’empereur. Ces sources proposent plusieurs explications du nom. Le « chien » désigne ici une créature imaginaire.

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Un lion et un chien cornu : la paire d’origine

Une fiche pédagogique du Musée national de Kyoto retrace cette évolution. Au départ, le bouddhisme indien plaçait deux lions devant les statues du Bouddha. Cette habitude a voyagé avec les statues jusqu’au Japon, où le bouddhisme arrive au VIe siècle. Jusqu’à l’époque de Nara, on pose donc deux lions (shishi, 獅子).

Au début de l’époque de Heian (IXe siècle), un nouvel ensemble apparaît, propre au Japon : un lion à la gueule ouverte, sans corne, associé à un komainu à la gueule fermée portant une corne sur la tête. Selon le musée, c’est cette paire qu’on installe au palais impérial, dans les sanctuaires et dans les temples. Le dictionnaire d’art japonais JAANUS précise qu’au palais, dans le Seiryōden, ces figures servaient de poids pour maintenir rideaux et paravents.

Komainu.net ajoute la répartition classique : vu depuis l’allée, le lion à droite, gueule ouverte, souvent peint en jaune ; le komainu à gauche, gueule fermée, cornu, souvent blanc. Avec le temps, la différence s’efface. Les deux statues prennent l’allure d’un lion, et c’est le nom de komainu qui l’emporte pour désigner la paire entière. Les cornes n’ont pas toujours survécu : le musée de Kyoto signale que certaines statues ont perdu la leur.

Gueule ouverte, gueule fermée : le a-un

La posture ouverte-fermée s’appelle a-un (阿吽). Elle vient de l’iconographie bouddhique : a est le premier son de l’alphabet sanskrit, un (ou hum) le dernier. Nippon.com parle de la syllabe sacrée Aum, le a sortant de la bouche ouverte et le um des lèvres closes. Les deux statues figurent ainsi le début et la fin. Les gardiens Niō des portes de temples suivent la même règle, et komainu.net y voit l’origine probable de cette forme chez les chiens-lions.

Le même site souligne que ce couple ouvert-fermé est une particularité japonaise : en Chine, les paires de lions de pierre ont souvent la gueule ouverte toutes les deux, selon les régions. L’encyclopédie Kokugakuin rappelle d’ailleurs qu’il existe au Japon des paires dont les deux bouches sont ouvertes.

Mâle et femelle ? On entend souvent que l’un est le mâle, l’autre la femelle. Kokugakuin note que les paires sont « typiquement » mâle et femelle, mais komainu.net recense des théories contradictoires (le lion qui rugit serait la femelle, ou les deux seraient des mâles puisque ce sont des combattants) et juge la plupart de ces lectures plaquées après coup. Certains komainu portent des attributs sexuels sculptés, beaucoup n’en ont aucun.

Du bois à la pierre : une histoire en trois temps

Heian et Kamakura : des statues de bois, à l’intérieur

Les komainu de pierre qui gardent aujourd’hui les allées sont pour la plupart récents. Le Musée national de Kyoto explique que les anciens étaient presque tous en bois, parce qu’ils se trouvaient à l’intérieur, dans les portes ou les salles, comme les statues de divinités qu’ils accompagnaient. JAANUS cite une paire en bois peint des Xe-XIe siècles au Yakushi-ji de Nara et quatorze figures laquées du sanctuaire d’Itsukushima (XIIe-XIVe siècles). Selon komainu.net, la plupart des komainu classés Biens culturels importants sont ces statues en bois ou en métal des époques Heian à Muromachi.

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Les lions de pierre du Tōdai-ji

La plus ancienne paire de lions de pierre souvent citée se trouve au Tōdai-ji de Nara, à l’intérieur de la grande porte du Sud. La base nationale des biens culturels l’enregistre sous le nom de « lions de pierre » (石造獅子), une paire de l’époque de Kamakura attribuée au sculpteur chinois Chen Heqing (Chin Nakei), classée Bien culturel important depuis 1897. Komainu.net la date de 1196 et précise qu’elle a été taillée par des artisans venus de la Chine des Song, dans une pierre importée, sans la posture a-un : c’est un lion chinois plutôt qu’un komainu au sens strict. Pour situer le temple dans une visite, voyez notre guide pour visiter Nara.

L’époque d’Edo : les komainu descendent dans l’allée

Selon komainu.net, la pierre ne devient la norme qu’à l’époque d’Edo (1603-1868), quand les komainu sortent des bâtiments pour se placer dans les allées, offerts par des fidèles et des communautés locales. Beaucoup de tailleurs de pierre n’avaient jamais vu les modèles conservés dans les grands sanctuaires : ils ont sculpté d’après des descriptions, d’où une grande variété de styles régionaux. Une statue du sanctuaire Kumano de l’ancien bourg de Mitama (Yamanashi), datée de 1405 par une inscription, montre que des komainu d’extérieur existaient déjà avant.

Le même site rapporte qu’après la guerre, la production en série du « type Okazaki » a uniformisé les formes, et que la plupart des komainu offerts aujourd’hui sont fabriqués en Chine. Ce sont des observations d’amateurs spécialisés, utiles mais sans valeur de statistique officielle.

Lion gardien en pierre dressé sur un rocher devant un bâtiment de sanctuaire aux piliers vermillon
Photo : Reinaldo Simoes / Pexels

Ce qu’il faut regarder devant une paire de komainu

La fiche du Musée national de Kyoto invite les visiteurs à comparer les gardiens de chaque sanctuaire. Quelques points à observer :

  • La bouche : une ouverte et une fermée (a-un), ou deux ouvertes.
  • La corne : une petite protubérance sur la tête de la statue à bouche fermée signale le komainu « d’origine » ; elle a parfois été cassée.
  • La matière : pierre le plus souvent, mais aussi bronze, fer, bois ou céramique, d’après Kokugakuin.
  • La posture : assis bien droit, prêt à bondir, ou dressé sur un rocher. Komainu.net signale que certains sanctuaires réservent le nom de « lion » aux statues posées sur des rochers.
  • Les accessoires : certaines statues posent la patte sur une boule ou abritent un petit sous leur corps, comme celle photographiée en tête d’article.
  • Les inscriptions : une date est parfois gravée sur le corps ou le socle, exprimée selon les ères japonaises ; notre article pour lire une date japonaise explique la conversion des ères modernes.
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Si vous collectionnez les sceaux de sanctuaires, la paire de komainu fait souvent partie du décor de l’allée où l’on se rend pour obtenir un goshuin. Et si une statue au bonnet rouge vous intrigue sur le même chemin, il s’agit plus probablement d’un Jizō, une figure bouddhique sans lien avec les chiens-lions.

Et la shisa d’Okinawa ?

À Okinawa, les lions gardiens s’appellent shisa (シーサー). Ils partagent avec les komainu un ancêtre lointain, le lion du continent, mais leur usage diffère. Komainu.net note que les shisa sont souvent dépourvues de la posture a-un et liées à des croyances populaires : protéger le village, la maison, éloigner le feu.

Le site culturel okinawaïen Shimakutuba-juku Chimugukuru distingue trois familles : les shisa des châteaux, temples et tombeaux royaux du royaume de Ryūkyū ; les shisa de village, souvent seules et taillées dans la pierre, à l’entrée des hameaux ; les shisa de maison, sur les toits ou les piliers de portail. Selon la même source, la shisa de toit, à l’origine placée seule, se répand après 1884, quand les tuiles sont autorisées aux habitations ordinaires, et ne devient courante sur l’île principale qu’après la Seconde Guerre mondiale. Quand elles vont par deux, la shisa de droite a la gueule ouverte et celle de gauche la gueule fermée, sans règle stricte sur leur sexe.

Repères rapides

  • Nom : komainu (狛犬), « chien de Koma » ; le sens du mot reste discuté.
  • Rôle : gardiens qui écartent le mal des abords de la divinité, à ne pas confondre avec les animaux associés à certaines divinités (renards, bœufs, singes, loups).
  • Origine : lions placés devant les statues du Bouddha, venus par la Chine et la péninsule coréenne ; paire lion et komainu cornu propre au Japon dès le début de Heian.
  • Gueules : ouverte et fermée (a-un), comme les syllabes initiale et finale de l’alphabet sanskrit.
  • Matériau : bois à l’intérieur pour les plus anciens, pierre dans les allées surtout depuis l’époque d’Edo.

Un dernier conseil pour vos visites à Kyoto, où les sanctuaires se succèdent dans notre guide pour visiter Kyoto : regardez les deux statues avant de passer le torii. Une corne sur la tête du gardien à gueule fermée, une date gravée, un style de crinière : ces détails distinguent une paire de l’autre bien plus que les explications toutes faites sur le mâle et la femelle.

Sources