Quatrième île de l’archipel japonais par sa taille, Shikoku reste largement ignorée des voyageurs étrangers. C’est pourtant là que se cache un Japon authentique, entre pèlerinages millénaires, vallées reculées et une gastronomie qui ne ressemble à rien de ce qu’on trouve à Tokyo ou Kyoto. Voici ce que j’ai découvert en y retournant trois fois.
La première fois que j’ai posé le pied à Shikoku, c’était un peu par hasard. Je revenais de Hiroshima, j’avais un jour de battement, et quelqu’un dans un izakaya m’avait dit : « Tu devrais traverser, c’est juste en face. » Juste en face, c’est le pont Shimanami Kaido, une succession d’îles reliées par des ponts suspendus au-dessus de la mer intérieure de Seto. J’ai pris un bus, puis un vélo, et quelques heures plus tard j’étais à Imabari, sur la côte nord de Shikoku. Il faisait chaud, il n’y avait personne, et j’ai compris que je venais de quitter le Japon que tout le monde connaît pour entrer dans un autre pays.
Shikoku, la grande oubliée de l’archipel
Quatre îles principales composent le Japon : Honshu, Hokkaido, Kyushu et Shikoku. Cette dernière est la plus petite et, de très loin, la moins visitée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : alors que Kyoto accueille plus de 50 millions de visiteurs par an, l’ensemble de Shikoku en reçoit une fraction. Pas de Shinkansen direct, pas de ville mondialement connue, pas de quartier qui fait le tour d’Instagram. Et c’est précisément ce qui rend l’île si intéressante.
Shikoku se compose de quatre préfectures – Kagawa au nord, Tokushima à l’est, Kochi au sud et Ehime à l’ouest. Chacune a sa personnalité, sa cuisine et son rapport au territoire. Ce n’est pas une île homogène, c’est quatre petits mondes accolés les uns aux autres, séparés par des montagnes abruptes qui ont longtemps compliqué les déplacements internes. Historiquement, les habitants de Shikoku commerçaient plus facilement avec Honshu qu’avec la préfecture voisine.
Le pèlerinage des 88 temples : bien plus qu’une randonnée
On ne peut pas parler de Shikoku sans évoquer le pèlerinage des 88 temples, ou Shikoku Henro. Ce circuit de 1 200 kilomètres relie 88 temples bouddhistes associés à Kobo Daishi (Kukai), le moine fondateur du bouddhisme Shingon au IXe siècle. Chaque année, des milliers de pèlerins – les henro – parcourent tout ou partie de cet itinéraire, vêtus de blanc, un bâton de marche à la main et un chapeau conique sur la tête.
Ce qui m’a frappé lors de ma première rencontre avec des henro, c’est leur diversité. Il y a des retraités japonais qui marchent depuis des mois, des étudiants en quête de sens, des étrangers qui ont lu un livre sur le sujet et qui se lancent sans trop savoir dans quoi ils s’embarquent. Certains font le tour complet à pied, en 30 à 60 jours. D’autres prennent le bus entre les temples. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise façon de faire : le pèlerinage s’adapte à celui qui le parcourt.
Même si vous n’avez pas l’intention de marcher 1 200 kilomètres, visiter quelques-uns de ces temples vaut le détour. Le temple 75, Zentsuji, lieu de naissance supposé de Kobo Daishi, dégage une solennité particulière. Le temple 45, Iwayaji, est niché dans une falaise et nécessite de grimper à l’aide de chaînes fixées dans la roche. Des expériences qu’on ne trouve nulle part ailleurs au Japon.
La vallée d’Iya : le vertige du Japon profond
Si je devais recommander un seul endroit à Shikoku, ce serait la vallée d’Iya, dans l’ouest de la préfecture de Tokushima. On la surnomme parfois « le Tibet du Japon », et même si la comparaison est un peu forcée, elle dit quelque chose de juste : c’est un lieu reculé, difficile d’accès, où le temps semble s’être arrêté.
Les gorges d’Iya sont profondes, les routes étroites et sinueuses, les villages accrochés aux flancs des montagnes. On y trouve les célèbres ponts de lianes – les kazurabashi – qui enjambent la rivière à une vingtaine de mètres de hauteur. Marcher sur ces ponts est une expérience sensorielle complète : le balancement, le bruit de l’eau en contrebas, l’odeur de la végétation humide. J’avoue avoir eu les jambes un peu molles la première fois.
Au-delà du pont touristique principal, il existe un double pont beaucoup moins fréquenté dans la partie ouest de la vallée (Oku-Iya Niju Kazurabashi). C’est là que j’ai passé un après-midi entier sans croiser personne, à regarder les feuilles d’érable se refléter dans l’eau verte de la rivière. Des moments comme celui-ci, c’est ce que le Japon rural offre de mieux.
Kochi, la préfecture du bout du monde
La préfecture de Kochi occupe toute la côte sud de Shikoku, face à l’océan Pacifique. C’est la préfecture la moins peuplée de l’île, celle qui a le plus de forêts, celle où la nature reprend ses droits le plus visiblement. C’est aussi celle qui a la réputation d’avoir les habitants les plus chaleureux et les plus portés sur la boisson – un cliché que j’ai pu vérifier à plusieurs reprises.
La ville de Kochi elle-même mérite qu’on s’y arrête un ou deux jours. Son château, l’un des douze châteaux originaux du Japon (non reconstruits en béton), domine la ville. Le marché du dimanche, qui s’étend sur plus d’un kilomètre le long de la rue principale, existe depuis le XVIIe siècle. On y trouve des fruits, des couteaux artisanaux, des plantes, du yuzu frais et une ambiance qu’aucun konbini ne pourra jamais remplacer.
Si vous descendez vers le cap Ashizuri, à l’extrême sud, préparez-vous à une route longue et solitaire. Les paysages sont spectaculaires – falaises, forêt subtropicale, vagues puissantes – mais les transports publics sont rares. Une voiture de location est quasiment indispensable dans cette partie de Shikoku.
Takamatsu et Kagawa : l’entrée nord, les udon et la mer de Seto
Pour beaucoup de voyageurs, l’entrée à Shikoku se fait par Takamatsu, la capitale de la préfecture de Kagawa, reliée à Okayama par le pont Seto Ohashi ou par ferry. Takamatsu est une ville agréable, à taille humaine, avec un front de mer vivant et un jardin remarquable : Ritsurin Koen, souvent cité parmi les plus beaux jardins du Japon. Il a été aménagé au XVIIe siècle par les seigneurs féodaux locaux et vaut largement la visite, surtout tôt le matin quand les groupes ne sont pas encore arrivés.
Mais la vraie star de Kagawa, c’est le udon. La préfecture est surnommée « Udon-ken » (la préfecture du udon) et ce n’est pas une blague. Il y a des centaines de restaurants spécialisés, souvent minuscules, souvent sans enseigne visible, où l’on mange un bol de udon frais pour 300 à 500 yens. La pâte est épaisse, élastique, servie dans un bouillon clair à base de sardine séchée (iriko dashi). C’est simple, c’est pas cher, et c’est un des meilleurs repas qu’on puisse faire au Japon.
Depuis Takamatsu, les îles de la mer intérieure de Seto sont facilement accessibles en ferry. Naoshima, célèbre pour ses musées d’art contemporain (Benesse House, Chichu Art Museum), Teshima et Shodoshima offrent des excursions d’une journée ou de quelques jours. Ces îles attirent de plus en plus de visiteurs, notamment pendant la Triennale de Setouchi, mais restent encore gérables en dehors des périodes de festival.
Se déplacer à Shikoku : le vrai défi logistique
Soyons francs : les transports à Shikoku ne sont pas aussi fluides que sur Honshu. Il n’y a pas de Shinkansen. Les lignes JR locales sont lentes, parfois réduites à un ou deux trains par heure. Certaines dessertes en bus n’existent qu’en semaine. C’est une réalité qu’il faut intégrer dans la planification de son voyage.
Le JR Pass fonctionne sur les lignes JR de Shikoku, et il existe un pass régional spécifique (All Shikoku Rail Pass) pour 3, 4, 5 ou 7 jours, à des prix bien inférieurs au JR Pass national. C’est un bon choix si vous restez uniquement sur l’île. Pour les zones rurales comme la vallée d’Iya, Kochi sud ou l’intérieur d’Ehime, la location de voiture change complètement l’expérience. Les routes sont bonnes, la circulation quasi inexistante, et les agences de location (Toyota Rent-a-Car, Nippon Rent-a-Car) sont présentes dans toutes les gares principales.
En termes d’accès depuis Honshu, plusieurs options existent. Le train via le pont Seto Ohashi depuis Okayama est le plus courant. Le bus de nuit depuis Tokyo ou Osaka est le moins cher. L’avion reste rapide : des vols relient Tokyo à Takamatsu, Matsuyama ou Kochi en 60 à 90 minutes.
La gastronomie de Shikoku, région par région
La cuisine de Shikoku est un argument de voyage à elle seule. Chaque préfecture a ses spécialités, et la qualité des ingrédients locaux – poissons, agrumes, légumes de montagne – se ressent dans chaque assiette.
A Kochi, le plat emblématique est le katsuo no tataki : des tranches de bonite grillées à la flamme de paille de riz, servies avec de l’ail, du gingembre et de la ciboule. Le contraste entre l’extérieur saisi et l’intérieur quasi cru est addictif. On trouve ce plat partout dans la préfecture, mais le manger dans un petit restaurant de pêcheurs au bord du Pacifique, c’est autre chose.
A Ehime, le taimeshi (dorade sur riz) se décline en deux versions : l’une cuite, l’autre crue, servie avec un jaune d’oeuf et de la sauce soja. A Tokushima, le ramen local se distingue par un bouillon brun à base de porc et de soja, avec un oeuf cru battu en accompagnement. Des spécialités qui ne voyagent pas, qu’on ne retrouve pas à Tokyo et qui justifient à elles seules de faire le trajet.
Quand partir et combien de temps rester
Le printemps (fin mars à mai) et l’automne (octobre à novembre) sont les saisons idéales pour visiter Shikoku. Les températures sont douces, les couleurs magnifiques – cerisiers au printemps, érables à l’automne – et la fréquentation reste très basse comparée à Kyoto ou Tokyo. L’été est chaud et humide, surtout sur la côte sud. L’hiver est doux sur le littoral mais peut être rude en montagne, notamment dans la vallée d’Iya.
Pour un premier séjour, je recommande entre 5 et 7 jours : deux jours dans la zone de Takamatsu et Kagawa, un à deux jours dans la vallée d’Iya, deux jours à Kochi, et un jour à Matsuyama (dont le Dogo Onsen, l’un des plus anciens thermes du Japon, qui aurait inspiré le décor du Voyage de Chihiro de Miyazaki). Si vous avez moins de temps, concentrez-vous sur le triangle Takamatsu-Iya-Matsuyama.
Shikoku n’est pas une île qu’on visite pour cocher des cases. C’est un endroit où l’on ralentit, où l’on mange bien, où l’on dort dans des ryokan de campagne tenus par des familles qui ne parlent pas anglais mais qui vous accueillent avec une gentillesse qui désarme. Est-ce que c’est pour tout le monde ? Probablement pas. Mais si vous avez déjà fait Tokyo, Kyoto et Osaka, et que vous vous demandez ce qu’il y a d’autre – c’est là que la réponse se trouve.
