Le pèlerinage des 88 temples de Shikoku est l’un des derniers grands chemins de marche du monde bouddhiste. 1 200 kilomètres à travers les quatre préfectures d’une île japonaise encore préservée du tourisme de masse. Ce qu’on y trouve, ce qu’on y perd, et ce qu’il faut savoir avant de lacer ses chaussures.
Il est cinq heures du matin à Tokushima et la ville n’a pas encore ouvert les yeux. Je remonte une rue déserte, sac sur le dos, bâton de bois à la main – le kongōzue, que les Japonais considèrent comme l’incarnation de Kūkai lui-même. Devant moi, le temple Ryōzen-ji, premier des 88 temples du circuit. Un vieux monsieur en blanc me dépasse sans un mot, chapeau de paille vissé sur la tête. Il sait où il va. Moi, pas encore vraiment. C’est exactement pour ça que je suis là.
Le pèlerinage de Shikoku, que les Japonais appellent simplement henro, est l’un des rares chemins de pèlerinage circulaires au monde. Environ 1 200 kilomètres qui font le tour complet de la plus petite des quatre îles principales du Japon, reliant 88 temples liés à la figure de Kōbō Daishi – le moine Kūkai, fondateur du bouddhisme Shingon au IXe siècle. Chaque année, quelques milliers de marcheurs s’y aventurent à pied, rejoints par un nombre bien plus important de pèlerins en bus ou en voiture. Mais c’est à pied que l’expérience prend tout son sens. C’est à pied qu’on comprend pourquoi ce chemin existe depuis plus de mille ans.
Pourquoi Shikoku et pas un autre chemin
On me pose souvent la question : pourquoi Shikoku plutôt que Compostelle, le Camino del Norte ou le chemin de Kumano Kodo ? La réponse est assez simple. Shikoku n’est pas un chemin de randonnée que l’on aurait habillé en pèlerinage. C’est un vrai circuit spirituel, vivant, dans lequel la population locale joue un rôle actif depuis des siècles. Le mot qui résume cette différence, c’est osettai : l’hospitalité spontanée envers le marcheur. Un fruit offert au bord de la route, un thé chaud tendu par une dame âgée depuis sa fenêtre, parfois une nuit gratuite dans un tsuyado – un hébergement sommaire mis à disposition des pèlerins par un temple ou un particulier. Ce n’est pas du folklore pour touristes. C’est une tradition profondément ancrée dans la culture de l’île.
L’autre raison, c’est le Japon rural. Shikoku est restée à l’écart du développement frénétique qui a transformé Honshū. On y croise des villages de pêcheurs à moitié désertés, des forêts de cèdres centenaires, des rivières d’un bleu presque irréel. C’est un Japon que la plupart des visiteurs ne voient jamais, même ceux qui pensent sortir des sentiers battus en allant à Kanazawa ou Takayama.
Les quatre étapes du chemin : de l’éveil au nirvana
Le circuit est traditionnellement divisé en quatre sections, chacune correspondant à l’une des quatre préfectures de Shikoku et à une étape symbolique du cheminement intérieur.
Tokushima (temples 1 à 23) est appelé le « chemin de l’éveil » – hosshin no dōjō. C’est là que la plupart des marcheurs commencent, et c’est là aussi que beaucoup abandonnent. Les premiers jours sont durs. Le corps n’est pas encore habitué, les ampoules apparaissent, et les distances entre les temples ne pardonnent pas. Mais le paysage est doux, les temples sont relativement proches les uns des autres, et la présence d’autres pèlerins rassure.
Kōchi (temples 24 à 39) représente le « chemin de l’ascèse » – shugyō no dōjō. Et le mot n’est pas usurpé. C’est la section la plus longue en kilomètres, avec les plus grands écarts entre les temples. Le cap Muroto, que l’on atteint après une longue marche côtière exposée au vent, est un moment marquant. C’est là, selon la tradition, que Kūkai aurait eu son illumination en contemplant l’océan. Pour le marcheur ordinaire, c’est surtout un endroit où l’on réalise qu’on est vraiment seul avec soi-même.
Vient ensuite Ehime (temples 40 à 65), le « chemin de l’illumination » – bodai no dōjō. Le terrain change. On quitte la côte pour les montagnes de l’intérieur. Les montées sont parfois rudes, mais le paysage récompense l’effort. Les onsen de la région d’Ehime – notamment le célèbre Dōgo Onsen à Matsuyama – offrent des pauses bienvenues. C’est dans cette section que beaucoup de marcheurs trouvent leur rythme, celui où marcher ne demande plus d’effort conscient.
Kagawa (temples 66 à 88) est le « chemin du nirvana » – nehan no dōjō. Les temples se rapprochent à nouveau, le terrain s’aplanit, et il y a dans l’air quelque chose de différent. On sait que la fin approche. Le dernier temple, Ōkubo-ji, est perché en altitude. J’y suis arrivé un matin de brume, les jambes fatiguées mais curieusement légères. La tradition veut ensuite qu’on se rende au mont Kōya, sur Honshū, pour rendre hommage à Kūkai au temple Okunoin. C’est un détour qui prend une journée supplémentaire, mais qui donne au voyage une ponctuation que la simple fin du circuit ne suffit pas à offrir.
Le quotidien du henro : entre rigueur et lâcher-prise
Une journée type sur le chemin ressemble à peu près à ceci. Réveil vers cinq heures, parfois plus tôt si l’hébergement impose des horaires stricts. Marche dès les premières lueurs, quand l’air est encore frais et que les routes de campagne sont vides. Arrivée au premier temple de la journée, où l’on effectue le rituel : se purifier les mains et la bouche, sonner la cloche, allumer encens et bougie, réciter le Hannya Shingyō (le sutra du coeur), faire tamponner son nōkyōchō – le carnet de pèlerinage. Puis on repart.
Entre deux temples, il y a la route. Parfois un sentier en forêt, parfois une nationale où les camions passent à un mètre de votre épaule. C’est un aspect que les photos ne montrent jamais : une part non négligeable du chemin se fait sur asphalte, le long de voies pas toujours agréables. Il faut l’accepter. Le pèlerinage de Shikoku n’est pas une randonnée de montagne balisée. C’est un chemin qui traverse le quotidien japonais dans ce qu’il a de plus ordinaire – et c’est justement ce qui le rend intéressant.
Le soir, on dort en ryokan, en minshuku (chambre d’hôte japonaise), en business hotel dans les villes, ou parfois en tsuyado quand on a la chance d’en trouver un ouvert. Certains pèlerins pratiquent le nojuku – le bivouac. Dormir sous un auvent de temple, dans un parc, près d’une gare. C’est légal dans la plupart des cas et toléré par les locaux, à condition de rester discret et de laisser l’endroit propre. Je l’ai fait quelques nuits, par choix autant que par nécessité. Ce n’est pas confortable, mais il y a quelque chose de juste à dormir dehors quand on marche toute la journée.
Budget et logistique : ce que ça coûte vraiment
Parlons chiffres, parce que c’est souvent le premier frein. Pour un pèlerinage à pied complet, il faut compter entre 35 et 50 jours de marche, selon votre rythme et le nombre de jours de repos. En termes de budget, la fourchette réaliste se situe entre 300 000 et 450 000 yens (environ 1 800 à 2 700 euros), tout compris. L’hébergement représente le poste le plus important : une nuit en minshuku avec dîner et petit-déjeuner coûte entre 5 000 et 8 000 yens. Les nuits en nojuku ou en tsuyado réduisent évidemment la facture.
Côté équipement, pas besoin de matériel de trekking haut de gamme. De bonnes chaussures de marche rodées, un sac de 30 à 35 litres, des vêtements légers qui sèchent vite, une veste de pluie fiable. La tenue traditionnelle – le hakui blanc, le chapeau conique en paille (sugegasa) et le bâton – n’est pas obligatoire, mais beaucoup de marcheurs l’adoptent, au moins partiellement. Le hakui blanc vous identifie immédiatement comme ohenro-san (pèlerin) et facilite les interactions avec les locaux. C’est aussi, d’une certaine manière, un uniforme qui efface les distinctions sociales le temps du chemin.
Pour le transport, Shikoku est accessible en train depuis Osaka ou Okayama via le pont Seto-Ōhashi. Le JR Pass n’est pas indispensable si vous marchez tout le circuit, mais il peut être utile pour rejoindre le point de départ ou pour rallier le mont Kōya à la fin. Sur l’île elle-même, les lignes de train locales sont peu fréquentes en zone rurale. Les konbini (supérettes) sont votre meilleur allié au quotidien : repas, boissons, retraits d’espèces, et même envoi de colis via takkyūbin pour alléger votre sac.
Quelle saison pour marcher
La question revient systématiquement. La réponse courte : le printemps (mars à mai) et l’automne (octobre à novembre) sont les deux fenêtres idéales. Le printemps offre les cerisiers en fleurs dans les jardins de temple et des températures douces. L’automne apporte les couleurs du kōyō (feuillages rouges) et une lumière magnifique sur les montagnes d’Ehime et de Tokushima.
L’été est déconseillé : la chaleur humide de juin à septembre est épuisante, les tsuyu (pluies de saison) transforment certains passages en bourbiers, et la motivation fond aussi vite que la crème glacée du konbini de midi. L’hiver est faisable mais rude dans les zones montagneuses, avec des températures qui descendent sous zéro et des hébergements parfois fermés. J’ai marché en avril et début mai lors de mon parcours, et c’était un compromis presque parfait – à l’exception de quelques journées de pluie battante autour de Kōchi qui m’ont rappelé que le Japon n’est pas qu’un pays de cartes postales.
Ce qu’on ne vous dit pas toujours
Le pèlerinage de Shikoku n’est pas une parenthèse enchantée de six semaines. Il y a des jours où la fatigue prend le dessus, où les genoux protestent, où la solitude pèse plus qu’elle ne libère. Il y a des sections ennuyeuses – de longs tronçons le long de routes nationales sans ombre ni intérêt. Il y a la barrière de la langue : en dehors des grandes villes, très peu de gens parlent anglais, et même un japonais intermédiaire ne suffit pas toujours pour comprendre les indications d’un agriculteur octogénaire en dialecte local.
Il y a aussi la question de la foi. Beaucoup de marcheurs occidentaux entreprennent ce pèlerinage sans être bouddhistes, et c’est tout à fait accepté. Les temples accueillent tout le monde. Mais il serait malhonnête de prétendre que la dimension spirituelle est optionnelle. Elle est partout : dans les rituels répétés à chaque temple, dans le son des cloches le matin, dans les regards des pèlerins japonais qui marchent pour honorer un proche disparu ou pour traverser un deuil. On peut marcher pour le sport ou pour l’aventure, bien sûr. Mais le chemin finit toujours par poser des questions auxquelles le guide de voyage ne répond pas.
Un dernier point rarement mentionné : le balisage. Contrairement au GR ou au Camino, le chemin de Shikoku n’a pas de signalétique officielle uniforme. On suit des autocollants rouges, des petites flèches peintes au sol, des panneaux en japonais. Dans les zones urbaines, il est facile de se perdre. Google Maps et l’application Henro Maps (disponible en anglais) sont quasi indispensables. J’ai perdu une heure et demie dans la banlieue de Matsuyama à cause d’un rond-point mal indiqué. Ce genre de mésaventure fait partie du voyage, mais mieux vaut le savoir avant.
Et si on n’a pas six semaines devant soi
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas obligatoire de tout faire d’un coup. La pratique du kugiri-uchi – le pèlerinage par étapes, réparti sur plusieurs voyages – est courante et parfaitement légitime aux yeux de la tradition. Beaucoup de Japonais font le circuit sur plusieurs années, quelques temples à chaque visite. Pour un voyageur étranger qui dispose de dix jours, marcher la section de Tokushima (temples 1 à 23) est une excellente introduction. Pour ceux qui recherchent le défi physique, la section de Kōchi offre les étapes les plus longues et les plus isolées.
On peut aussi combiner marche et transports en commun, en prenant le train ou le bus entre certains temples pour gagner du temps. Ce n’est pas tricher : c’est simplement une autre manière de parcourir le chemin. L’important, sur le henro, n’est pas la performance mais la présence. Être là, un pas après l’autre, temple après temple.
Avant de partir : les essentiels pratiques
Quelques informations condensées pour ceux qui passent de la réflexion à la préparation concrète. Le point de départ traditionnel est le temple Ryōzen-ji (temple n°1) à Naruto, préfecture de Tokushima. On y achète l’équipement de base du pèlerin : le carnet de tampons (nōkyōchō), l’écharpe, les bougies et l’encens. Le coût de ces fournitures tourne autour de 5 000 yens. Chaque tampon de temple coûte 300 yens – soit environ 26 400 yens pour l’ensemble des 88 temples.
Pour le visa, les ressortissants français bénéficient d’une exemption de 90 jours, ce qui est largement suffisant. Côté argent, le Japon reste un pays où le cash domine dans les zones rurales. Les distributeurs des konbini (7-Eleven, Family Mart) acceptent les cartes internationales, mais mieux vaut toujours avoir du liquide sur soi. Une carte SIM ou un eSIM data est indispensable pour la navigation : les offres à 30 jours avec data illimitée se trouvent facilement en ligne ou à l’aéroport du Kansai.
Dernier conseil : ne planifiez pas trop. Réservez les deux ou trois premières nuits, puis laissez le chemin décider du reste. C’est la leçon la plus difficile à intégrer pour un esprit occidental habitué à tout organiser. Sur le henro, les meilleures rencontres et les meilleurs hébergements sont ceux qu’on n’avait pas prévus.
Et si quelqu’un vous demande pourquoi vous partez marcher 1 200 kilomètres autour d’une île japonaise, ne cherchez pas de réponse trop construite. La vraie réponse, celle qui vaut quelque chose, vous ne la trouverez qu’au temple 88.

