Le Vietnam capte désormais une part croissante des investissements industriels qui quittent la Chine. Entre stratégie China +1, accords commerciaux et droits de douane américains de 2025, le pays s’impose comme un pivot manufacturier en Asie. Décryptage des chiffres, des secteurs et des limites de ce basculement.
Le Vietnam apparaît depuis quelques années comme la destination de repli privilégiée des industriels qui cherchent à réduire leur exposition à la Chine. La stratégie dite China +1 a pris forme pendant la première guerre commerciale Trump entre 2018 et 2020, avant de s’amplifier avec les droits de douane de 2025. En toile de fond, un pays de cent millions d’habitants, une main-d’oeuvre encore bon marché, et un tissu d’accords de libre-échange parmi les plus denses d’Asie. Cette migration industrielle se lit dans les chiffres d’investissement et dans les usines géantes qui sortent de terre autour de Bac Ninh, Hai Phong ou Ho Chi Minh-Ville.

Du choc Trump 2018 aux droits de douane de 2025
La stratégie China +1 n’est pas née en 2025. Elle remonte à la guerre commerciale lancée par Washington en 2018, qui a poussé les multinationales à diversifier leurs sites d’assemblage pour échapper aux surtaxes appliquées aux produits chinois. Le Vietnam s’est rapidement imposé comme la première option, devant la Thaïlande, la Malaisie ou l’Indonésie. La pandémie de 2020 a accéléré le mouvement en révélant la fragilité d’une production concentrée en Chine.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a rebattu les cartes. En avril, l’administration américaine a évoqué un tarif douanier de 46 % sur les produits vietnamiens, l’un des plus élevés jamais envisagés. Un accord-cadre a finalement été annoncé le 2 juillet 2025 : 20 % de droits de douane sur les biens vietnamiens, 40 % sur les marchandises qui ne feraient que transiter par le Vietnam pour contourner les surtaxes chinoises, et tarif zéro pour les produits américains entrant au Vietnam. L’accord a été formalisé en octobre 2025 par le Représentant américain au commerce. Le pays reste mieux loti que ses concurrents soumis à des taux plus élevés, mais la facture est lourde pour un modèle exportateur tourné vers le marché américain.

Un poids économique qui s’affirme
Les chiffres de l’investissement direct étranger illustrent l’attractivité du Vietnam. En 2025, les IDE enregistrés ont dépassé 38,4 milliards de dollars selon les données reprises par VietnamPlus, en légère hausse par rapport à 2024. Les capitaux effectivement décaissés ont atteint 27,6 milliards de dollars, le niveau le plus élevé des cinq dernières années. La production industrielle a progressé de 9,9 % sur l’année, portée par une industrie manufacturière en hausse de près de 11 %.
Le premier trimestre 2026 a confirmé la tendance avec plus de 15 milliards de dollars d’IDE enregistrés, soit un bond de plus de 40 % en glissement annuel. La Banque asiatique de développement note que Singapour et le Vietnam captent désormais 40 % des flux d’IDE vers l’Asie du Sud-Est, contre 25 % en 2020. La balance commerciale avec les États-Unis affiche un excédent record qui dépasse 120 milliards de dollars, ce qui explique en partie l’agressivité tarifaire de Washington.
Les secteurs qui tirent la croissance
L’électronique grand public concentre l’essentiel des nouveaux investissements. Plus de 80 % des IDE de 2025 sont allés vers la haute technologie : semi-conducteurs, électronique, électroménager. Le Vietnam fabrique aujourd’hui plus de la moitié des smartphones Samsung vendus dans le monde, principalement depuis les usines de Bac Ninh et Thai Nguyen. L’écosystème des géants asiatiques de la high-tech s’y est déployé avec une rapidité rare.
Apple a accéléré sa diversification. Selon Vietnam Briefing, le pays devait produire en 2025 environ 20 % des iPad et Apple Watch, 5 % des MacBook et 65 % des AirPods. Tim Cook a déclaré en mai 2025 que la majorité des produits Apple vendus aux États-Unis proviendraient désormais d’Inde et du Vietnam. Le premier hub domotique d’Apple, attendu au printemps 2026, sera assemblé intégralement au Vietnam par BYD. Il s’agit de la première gamme Apple fabriquée hors de Chine dès le lancement.
Le textile, la chaussure et le mobilier complètent le tableau. Nike fabrique environ la moitié de ses chaussures au Vietnam, Adidas un tiers. Les ateliers de confection alimentent les enseignes européennes et américaines depuis Hanoï et le delta du Mékong. Le secteur du meuble, dopé par les surtaxes américaines sur les meubles chinois depuis 2018, a doublé ses exportations vers les États-Unis en cinq ans. La fabrication de semi-conducteurs reste plus modeste mais progresse, avec une usine d’assemblage et de test d’Intel installée à Ho Chi Minh-Ville depuis 2010 et plusieurs projets coréens et taïwanais. Le sujet reste sensible quand on regarde le rôle dominant de Taïwan dans la fabrication des puces électroniques avancées avec TSMC.

Les géants installés au Vietnam
Samsung est le poids lourd historique. Le groupe coréen a investi plus de 22 milliards de dollars dans le pays depuis le milieu des années 2000, avec des sites majeurs à Bac Ninh et Thai Nguyen. Une enveloppe supplémentaire de 1,8 milliard de dollars a été annoncée en 2024 pour la production d’écrans OLED à Bac Ninh. Samsung emploie plus de 110 000 personnes au Vietnam.
Foxconn, le sous-traitant taïwanais d’Apple, a porté ses investissements cumulés à Bac Ninh à environ 4 milliards de dollars selon The Asset, avec 130 000 emplois créés. Le groupe a transféré en 2026 les opérations de lancement de nouveaux smartphones de son arm FIH Mobile de la Chine vers le Vietnam. Luxshare, Goertek, Pegatron et LG complètent le paysage des sous-traitants asiatiques installés autour du delta du fleuve Rouge. Cette concentration explique pourquoi la province de Bac Ninh affiche le PIB par habitant le plus élevé du pays.
Atouts structurels et signature d’accords
Le Vietnam aligne plusieurs avantages. Sa population active reste jeune, avec une médiane d’âge autour de 33 ans, et un taux d’alphabétisation supérieur à 95 %. Le salaire mensuel moyen dans l’industrie manufacturière oscille entre 250 et 350 euros, soit moins de la moitié des niveaux observés dans les villes côtières chinoises. L’écart se réduit chaque année, la hausse annuelle des salaires vietnamiens atteignant 6 à 8 %, mais le différentiel reste significatif.
La géographie joue aussi. Le pays partage une frontière terrestre avec la Chine, ce qui facilite l’import de composants, et possède un long littoral équipé de ports en eau profonde à Hai Phong et Cai Mep. Le réseau d’accords commerciaux est l’un des plus denses de la région : CPTPP avec onze pays d’Asie-Pacifique, EVFTA avec l’Union européenne entré en vigueur en 2020, RCEP regroupant quinze économies asiatiques et océaniennes, accord bilatéral avec le Royaume-Uni, et un cadre renforcé avec l’Inde en 2026 visant à attirer 50 milliards de dollars d’IDE supplémentaires d’ici 2030. La stabilité politique du régime à parti unique, souvent critiquée sur d’autres terrains, rassure les directions financières.
Les freins qui ralentissent encore le décollage
Le tableau n’est pas sans ombres. Les infrastructures routières et électriques peinent à suivre la demande des zones industrielles, et plusieurs coupures de courant ont touché les usines du nord en 2023 et 2024. La productivité par travailleur reste inférieure de moitié à celle de la Chine, ce qui limite l’attractivité pour les productions à haute valeur ajoutée.
La dépendance vis-à-vis des composants chinois est l’autre faille structurelle. Une grande partie des intrants utilisés dans les usines vietnamiennes (tissus, puces, métaux raffinés, machines-outils) provient de Chine. Cette dépendance fragilise le modèle face aux tensions sino-américaines et nourrit les soupçons de transbordement qui ont justifié la surtaxe de 40 % imposée par Washington en 2025. Le manque de main-d’oeuvre qualifiée au niveau ingénieur est un autre goulot d’étranglement : les fabricants de semi-conducteurs peinent à recruter localement et importent une partie de leurs cadres techniques. Enfin, le foncier industriel se tend dans le nord du pays, avec des prix au mètre carré qui ont doublé dans certains parcs en cinq ans.
Inde, Mexique, Indonésie : la concurrence pour le titre
Le Vietnam n’est pas seul à se positionner comme alternative à la Chine. L’Inde mise sur sa taille de marché et ses programmes de subventions Production Linked Incentive pour attirer Apple et ses sous-traitants. Foxconn et Pegatron y assemblent désormais des iPhone, même si la production reste freinée par la complexité administrative et la logistique. Le Mexique tire parti de l’USMCA et de sa proximité immédiate avec le marché américain. Plusieurs constructeurs automobiles et fabricants d’électroménager ont relocalisé près de la frontière texane. L’Indonésie joue la carte de ses ressources minières, notamment le nickel pour les batteries de véhicules électriques.
Chaque pays a sa spécialisation. Le Vietnam reste le mieux placé pour l’assemblage d’électronique grand public à grande échelle. L’Inde monte en puissance sur les smartphones et la pharmacie. Le Mexique domine l’automobile et l’électroménager destinés au marché nord-américain. Cette diversification des chaînes d’approvisionnement est devenue une exigence des directions achats, et chaque grand groupe industriel met en place sa propre carte des risques. Pour les industries d’armement et d’automobile, des pays comme la Corée du Sud, géant émergent de l’armement, ou le savoir-faire des constructeurs automobiles coréens, montrent qu’il existe d’autres modèles asiatiques d’industrialisation.

Au-delà des usines, un pays qui change
L’urbanisation accélère, portée par la migration vers les bassins industriels. Hanoï et Ho Chi Minh-Ville voient leurs banlieues s’étendre rapidement, avec une classe moyenne qui consomme davantage de biens importés et de services. Le tourisme suit la même courbe et accompagne la montée en gamme du pays, des paysages mythiques de la Baie d’Halong aux escapades gastronomiques autour de la cuisine vietnamienne. Le pays cherche désormais à attirer les sièges régionaux et les centres de recherche, pas seulement les chaînes d’assemblage.
Perspectives 2026-2030
Plusieurs scénarios coexistent. Le scénario haut prévoit une poursuite du basculement industriel, avec des IDE qui dépasseraient 50 milliards de dollars annuels d’ici 2030 et une montée en gamme vers les semi-conducteurs et les véhicules électriques. Vinfast, le constructeur automobile vietnamien, mise sur le marché américain pour ses véhicules électriques, malgré des ventes initialement décevantes. Le scénario médian voit le Vietnam consolider sa position d’atelier d’assemblage régional sans franchir le palier technologique. Le scénario bas suppose un durcissement durable des tarifs américains et un ralentissement des entrées de capitaux.
Trois variables seront déterminantes. La mise à niveau des infrastructures, et notamment de la production électrique, conditionnera l’accueil de nouvelles industries énergivores. La politique commerciale américaine reste la grande inconnue : un nouvel accord ou une escalade pourrait modifier l’équation pour les exportateurs. Enfin, la capacité du système éducatif à former des ingénieurs en quantité suffisante définira la place que le pays pourra tenir dans les chaînes de valeur les plus sophistiquées. Le Vietnam a déjà accompli en quinze ans une transformation industrielle qui en a laissé plus d’un sceptique. Les vingt prochaines années diront s’il rejoint le club des économies industrielles avancées ou s’il reste cantonné à un rôle de sous-traitant régional.

