Les économies de la Corée du Sud et du Japon reposent sur une particularité que l’on retrouve peu ailleurs dans le monde développé : la domination de quelques grands groupes tentaculaires, présents simultanément dans l’électronique, la finance, la construction navale, l’automobile, la chimie ou la distribution. Côté coréen, on parle de chaebols. Côté japonais, de keiretsu. Les deux modèles partagent une racine commune, les zaibatsu d’avant-guerre, mais ont divergé après 1945 sous l’effet des choix politiques et de l’occupation américaine. Tour d’horizon de leur structure, de leur histoire et de leur poids actuel.

Définitions : deux modèles de capitalisme concentré
Un chaebol désigne un conglomérat sud-coréen de très grande taille, organisé en pyramide autour d’une famille fondatrice. Le contrôle s’exerce par un jeu de participations croisées entre filiales, qui permet à la dynastie de garder la main sur des dizaines, parfois des centaines d’entreprises avec un capital propre relativement limité. Samsung Group, Hyundai Motor Group, SK Group, LG Group ou Lotte fonctionnent selon ce schéma.
Un keiretsu japonais repose sur une logique différente. Il s’agit d’un réseau d’entreprises liées entre elles par des participations croisées, organisées autour d’une banque centrale ou d’une sogo shosha (maison de commerce généraliste). Pas de famille au sommet, pas de holding unique : un ensemble de groupes alliés qui se possèdent mutuellement et entretiennent des relations commerciales privilégiées. Les géants asiatiques de la high-tech issus de ces deux modèles continuent de structurer une grande part du commerce mondial.
Des zaibatsu aux keiretsu : la rupture de 1945
L’histoire des conglomérats japonais commence à l’ère Meiji. Quatre familles dominent l’industrialisation : Mitsui, Mitsubishi, Sumitomo et Yasuda. Leurs holdings, les zaibatsu, contrôlent banques, mines, sidérurgie, chantiers navals et compagnies de commerce. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, ces quatre maisons concentrent une part considérable de l’économie japonaise et participent activement à l’effort de guerre.
En 1945, le général MacArthur et le commandement allié décident de démanteler les zaibatsu, jugés responsables de la militarisation du pays. Les holdings familiales sont dissoutes, les actions redistribuées, les familles éloignées de la gestion. Mais le sursaut est de courte durée. Dès 1952, après la fin de l’occupation, les anciens groupes se recomposent autour de leurs banques principales sous une forme nouvelle : le keiretsu horizontal. Mitsubishi, Mitsui et Sumitomo réapparaissent, accompagnés de trois nouveaux groupes nés autour d’une banque (Fuyo / Fuji, Sanwa, Dai-Ichi Kangyo). C’est la formation des Big Six.
La naissance des chaebols sous Park Chung-hee
En Corée du Sud, le scénario est inverse. Le pays sort de la guerre de Corée exsangue, sans base industrielle solide. À partir de 1961, le général Park Chung-hee impose un modèle de développement dirigé par l’État, fondé sur l’exportation et la concentration des moyens dans quelques familles loyales au régime. Crédits bonifiés, devises rares, contrats publics : les futurs chaebols reçoivent un soutien massif en échange de résultats à l’export.
Samsung (fondé en 1938 par Lee Byung-chul), Hyundai (lancé par Chung Ju-yung en 1947), LG, SK, Daewoo et quelques autres prennent leur essor. En vingt ans, la Corée du Sud passe du textile à la sidérurgie, puis à la chimie, à l’électronique et à la construction navale. Ce capitalisme d’État protège les chaebols de la concurrence intérieure et leur ouvre les marchés internationaux. Le poids actuel des marques coréennes dans l’automobile coréenne ou la défense découle directement de ce modèle.

Les principaux chaebols aujourd’hui
Cinq groupes dominent l’économie sud-coréenne. Samsung Group reste le plus puissant : électronique grand public, semi-conducteurs (Samsung Electronics est l’un des deux premiers fabricants mondiaux de mémoire et de puces logiques), construction, assurance, chantiers navals. Le groupe pèse à lui seul environ 23 % du PIB sud-coréen en 2024, et représente plus de 20 % de la capitalisation de la Bourse de Séoul.
Hyundai Motor Group rassemble Hyundai, Kia et Genesis, et figure parmi les trois premiers constructeurs automobiles mondiaux. SK Group s’est imposé dans les télécoms, le raffinage et les batteries. LG Group brille dans l’électroménager, l’écran OLED et la chimie. Lotte combine distribution, agroalimentaire, hôtellerie et chimie, avec une forte présence au Japon. Selon les données récentes, les quatre premiers chaebols (Samsung, SK, Hyundai, LG) génèrent à eux seuls environ 40 % du PIB coréen en chiffre d’affaires, et les trente plus gros groupes approchent les 77 % du PIB.
Cette concentration nourrit des scandales réguliers. Le procès de Lee Jae-yong, héritier de Samsung, condamné pour corruption avant d’être gracié en 2022, illustre la zone grise entre dynasties industrielles et pouvoir politique. Les guerres de succession entre héritiers, les transferts d’actifs entre filiales et les rémunérations opaques alimentent un débat ancien sur la gouvernance des chaebols.

Les keiretsu japonais : Big Six et keiretsu verticaux
Le paysage japonais se divise en deux familles. Les keiretsu horizontaux, héritiers des zaibatsu, regroupent des entreprises de secteurs variés autour d’une banque et d’une sogo shosha. Mitsubishi (banque Mitsubishi UFJ, Mitsubishi Corporation, Mitsubishi Heavy Industries, Mitsubishi Electric, Nikon), Mitsui (Mitsui Sumitomo Banking, Mitsui & Co., Toshiba historiquement) et Sumitomo (Sumitomo Mitsui Banking, Sumitomo Corporation, NEC) restent les plus visibles. Fuyo, Sanwa et Dai-Ichi Kangyo, longtemps puissants, se sont largement recomposés au fil des fusions bancaires des années 1990-2000.
Les keiretsu verticaux fonctionnent différemment. Ils s’organisent autour d’un grand industriel et de ses fournisseurs et sous-traitants. Toyota et son réseau de plus de 200 fournisseurs en est l’exemple le plus étudié : participations croisées, contrats de long terme, partage des coûts de développement et transferts d’ingénieurs. Hitachi, Panasonic ou Nissan ont structuré des keiretsu verticaux comparables. Ce modèle a longtemps été présenté comme l’une des clés de la qualité industrielle japonaise, notamment dans le jeu vidéo japonais et l’électronique grand public.
Chaebol contre keiretsu : les différences essentielles
Plusieurs traits distinguent nettement les deux modèles. Le chaebol repose sur un contrôle familial direct ; le keiretsu sur des participations croisées entre entités indépendantes. Le chaebol est centralisé, piloté depuis un sommet ; le keiretsu est décentralisé, organisé en réseau. Le chaebol a longtemps été interdit de posséder une banque commerciale en Corée, ce qui le force à dépendre de financements publics et obligataires ; le keiretsu, à l’inverse, gravite autour de sa banque.
La logique politique diffère elle aussi. Les chaebols sont nés d’une alliance étroite avec un État développeur, parfois autoritaire. Les keiretsu se sont reconstitués dans un cadre démocratique, sous tutelle américaine, avec une coordination assurée par le METI plutôt que par un président. Enfin, la transmission est différente : les héritiers Lee, Chung ou Koo concentrent un pouvoir personnel sur leur groupe, alors que les dirigeants des sociétés Mitsubishi ou Sumitomo restent des cadres salariés.
Forces et critiques d’un capitalisme concentré
Ces conglomérats offrent à leurs pays une capacité d’investissement rare. Une décision stratégique sur les semi-conducteurs ou les batteries peut mobiliser des dizaines de milliards de dollars en quelques années, ce qu’une PME serait incapable de financer. La dépendance mondiale aux puces et la course à l’EV en témoignent. Les chaebols et keiretsu absorbent aussi les chocs : pendant les crises, ils maintiennent l’emploi, financent la R&D et soutiennent les exports.
Les critiques sont anciennes. La concentration du pouvoir entrave l’émergence de PME innovantes, qui peinent à accéder aux capitaux et aux marchés captifs des grands groupes. La gouvernance reste opaque, marquée par les conflits d’intérêts entre filiales. Les scandales de succession et de corruption pèsent sur la confiance des marchés. La part des chaebols dans l’économie coréenne soulève régulièrement la question d’un risque systémique : que se passerait-il si Samsung connaissait une crise majeure ?

Réformes et évolutions récentes
Le Japon a entamé un long cycle de réformes à partir de la crise bancaire de 1997-1998. Le Big Bang financier a forcé les fusions des grandes banques (Mitsubishi UFJ, Sumitomo Mitsui Banking, Mizuho), réduit les participations croisées et favorisé une discipline boursière nouvelle. Les keiretsu existent toujours, mais sous une forme plus lâche, avec des frontières plus poreuses et davantage d’investisseurs étrangers au capital.
La Corée du Sud a connu sa secousse en 1997, avec la crise asiatique et la faillite de Daewoo en 1999. Le FMI a imposé des restructurations, des ventes d’actifs, une transparence accrue. Les chaebols ont survécu en se recentrant sur leurs activités phares et en se professionnalisant, sans pour autant abandonner le contrôle familial. Les administrations successives, jusqu’à celle de Yoon Suk-yeol, ont alterné gestes de fermeté et grâces présidentielles à l’égard des héritiers condamnés.
Et la Chine dans tout ça ?
Les conglomérats chinois récents – Tencent, Alibaba, ByteDance, Huawei – ne se rangent pas dans la catégorie chaebol ou keiretsu. Leur modèle combine actionnariat dispersé, capital-risque étranger pour certains et tutelle politique du Parti pour tous. Ils n’ont ni la verticalité familiale d’un chaebol, ni les participations croisées formalisées d’un keiretsu. Leur lien à l’État est plus direct, parfois plus brutal, comme l’a montré la mise au pas d’Alibaba en 2020-2021. Le déplacement de la production vers le Vietnam ou l’Inde modifie aussi la géographie des chaînes d’approvisionnement contrôlées par ces groupes.
Un poids qui se maintient malgré les critiques
Trente ans après le pic de leur puissance, les keiretsu pèsent moins lourd qu’au début des années 1990, mais Mitsubishi UFJ et Sumitomo Mitsui restent parmi les premières banques mondiales. Du côté coréen, les chaebols continuent de structurer environ 60 à 70 % du PIB exportateur. La réforme de leur gouvernance progresse à petits pas, sous la pression des actionnaires étrangers et des fonds d’investissement activistes. Ces modèles, nés dans des contextes très différents, restent au coeur de l’identité économique de Séoul et de Tokyo – deux capitales qu’il est d’ailleurs intéressant de découvrir lors d’un séjour pour comprendre la culture qui irrigue leur capitalisme, comme le rappellent les guides pour visiter Séoul ou visiter Tokyo.

